
L’anniversaire de Gontran
Par Thierry Boussier
Paris, années 50. Gontran se retrouve seul et sans travail. Son week-end s’annonce morose. Quoique..
Gontran se brossa les cheveux, lissa ses sourcils, attrapa son flacon de Brillantine et se ravisa : « Non, tout le monde n’aime pas les cheveux arrangés avec ça, c’est pas le moment de rater le rendez-vous. » Il se considéra dans le miroir, grimaça, élargit ses lèvres, claqua des dents, fit la moue : on lui donnait plus que son âge et on avait raison. « Dire que c’est demain mes 53 ans… Je suis né avec le siècle, c’est bien ma seule fierté. » Il enfila sa gabardine, fourra sa casquette dans sa poche et dévala les cinq étages. Les marches de bois craquaient sous ses pas depuis que le tapis d’escalier avait été enlevé ; les locataires attendaient son retour mais comme les tringles aussi avaient été démontées, lui n’y croyait pas.
Arrivé en bas, il zieuta vers la loge ; un écriteau se balançait à la porte : ‘La concierge est dans l’escalier’. « Tu parles maugréat-il, avec un jules, oui ! »
Le télégramme qu’on venait de lui porter éclairait autrement cette fin de semaine banale, triste : il décida d’en faire un moment important, beau, réussi. Une idée folle, comme de vouloir sortir de la panade où il pataugeait depuis le chômage et surtout le départ de Margot. Convoqué pour 10 heures presque à l’autre bout de Paris, il s’inquiétait d’y être à temps. Gontran possédait une automobile que lui avait naguère donnée son oncle, quand la maladie qui devait l’emporter l’empêcha de conduire. Mais avec le temps la mécanique de cette Citroën 15 s’était dégradée, le moteur ne démarrait plus qu’après plusieurs tours de manivelle. Encore fallait-il ouvrir le capot, tripoter des fils, risquer de se tacher, ce qui ne convenait pas pour aujourd’hui. Il y avait bien un autobus desservant le 11e arrondissement, mais pas le bon quartier. Appeler un taxi, il ne fallait pas y penser. Ne restait que le métro, que Gontran n’aimait pas. Tant pis.
Au guichet, quand arriva son tour, il demanda un ticket de 1re, pour être seul, au calme avec ses pensées. Il patienta à nouveau devant le quai : le poinçonneur prenant son temps, et le métro repartit sans lui : pas de veine. Le suivant arriva, il monta dans une voiture et descendit à Filles du Calvaire. Une fois dehors, ne connaissant pas le secteur il demanda son chemin à un agent de police : « Tout droit, au bout deux fois à gauche et vous y êtes. » De fait, la dernière rue débouchait pile sur l’entreprise. On ne pouvait pas la manquer avec ce grand panneau écrit noir sur bleu : SCABRE. E, et en dessous : fer et alliages.
Il monta trois marches encadrées de deux rampes de fer forgé torsadé, donnant sur une grande porte vitrée aux longues poignées diagonales, en métal aussi bien sûr, habillées de rubans de plastique noir du dernier chic, qui les rendaient plus douces. A la réception crépitaient de derrière la vitre les cliquetis de machine à écrire ; il attendit poliment que la secrétaire leva la tête. Et à travers l’hygiaphone au plastique un peu jauni il se présenta : « Bonjour madame, je suis Monsieur Gontran Bionsan, je suis convoqué pour un entretien de recrutement. »
« En effet. Je fais connaître votre arrivée à Monsieur Scabre, veuillez-vous asseoir. » Il prit une des chaises d’aluminium avec siège et dossier en fils de plastique jaune entrelacés, en face d’une table basse avec prospectus et documents sur l’entreprise, et le Paris-Jour du jour, ouvert à la page des décès. Gontran s’intéressa au catalogue de Scabre. Des reproductions de luxe en couleur alternaient avec d’autres plus simples et des croquis, faisant défiler sous les yeux du candidat impressionné tout une panoplie de ciseaux, couteaux, outils de jardin, grilles en fer forgé, étagères, bureaux, placards, et même de ces rideaux d’acier qu’on commençait à voir en remplacement des vieilles persiennes en bois quand les magasins sont fermés, le tout accompagné des références. Finalement c’était un peu angoissant pour lui qui n’avait plus travaillé ce matériau depuis des années.
Arriva un monsieur trapu, au crâne dégarni, boitant, en sueur, qui lui tendit sa grosse main avec un large sourire : « Monsieur Bionsan ? Bienvenue, je suis Monsieur Scabre, Emiliano Scabre, directeur-fondateur de l’établissement. Alors, serez-vous notre futur chef des ventes ? Venez, je vous fais visiter l’entreprise. »
« Mais volontiers Monsieur Scabre, je vous suis ». Et il lui emboîta le pas. Durant près d’une heure il suivit un patron enthousiaste devant sa production, ses machines et ses hommes. Les gratifiant d’une petite tape dans le dos, d’un mot d’encouragement : « C’est pas mal Gérard, mais surveille tes angles », « Bravo Jojo, du beau boulot ! ». Au fil des années l’établissement s’était agrandi, d’où une configuration particulière avec des couloirs, des marches, des recoins, des courettes encombrées de barres de fer et de rouleaux métalliques. Le fond sonore bruyant, proche du vacarme, et l’éclairage cru des rampes de tubes néon rappelaient à Gontran ses premières années de métier.
Après les vestiaires et leurs armoires métalliques gris-vert sombre, ils traversèrent les locaux administratifs et commerciaux ; çà et là se dressaient les grandes tiges jaunes et vertes des sansevierias, jaillissant toutes raides des bacs de plantes, séparés par des cendriers sur pied, en aluminium, ronds ; c’est au bout qu’ils parvinrent au bureau du chef.
« Qu’est-ce que vous pensez de tout ça Monsieur Biosan ? C’est pas formidable ? »
« Je dois reconnaître que… »
Mais le directeur ne le laissa pas continuer : « Bon, parlons un peu de vous. Quel est votre parcours professionnel comme on dit maintenant, qu’est-ce qui vous amène chez nous ? »
« Je vous ai préparé tout cela sur cette feuille, voici… ».
« Curriculum Vitae… Très bien ça, c’est ce qu’il me faut ! Vous avez une belle écriture. Voyons un peu… Diplômes : Certificat d’études, et même BEPC : mes compliments ! Je vois que vous avez travaillé sept ans chez Ferchaud comme contremaître, bien, bien. Puis à la Ville, service de eaux, ensuite vous êtes parti en banlieue ; votre dernier poste a été dans une tout autre activité que la nôtre sur onze ans : les métaux, vous allez savoir vous y remettre ? »
« Ça oui Monsieur Scabre ! »
« Mais au fait, vous étiez chef des ventes chez Maximiliano ! Ah ce sacré Massimo ! On est du même village d’Italie, pensez si je le connais ! »
« Je pense bien ! Mais vous savez que son entreprise a brûlé. C’est comme ça que j’ai perdu mon travail ».
« Bien sûr que je sais, le pauvre. Depuis le temps, il faut absolument que je lui parle ». Monsieur Scabre appuya sur une touche cubique de son énorme poste téléphonique, la rouge, et dit : « Ghislaine mon petit, tout à l’heure faites-moi penser à appeler Massimo. Ou plutôt non, appelez-le maintenant et dites que je l’appellerai demain dimanche. »
« Donc depuis trois mois vous êtes sans travail. Parlez-moi de ce que vous sauriez faire au poste proposé. »
Gontran s’attendait à la question et s’employa à exposer de son mieux comment il s’y prendrait, tout en posant des questions sur l’entreprise.
Le patron parut convaincu : « Bien. Dites-moi mon vieux, quand commence-t-on ? Est-ce que lundi vous convient ? »
« Mais certainement Monsieur Scabre, certainement. »
« Alors je vous attends à 9 heures, nous signerons le contrat. Pensez à apporter vos papiers. »
« Je vous remercie Monsieur Scabre, à lundi. »
Dehors, Gontran se sentit hébété. Incrédulité, joie, appréhension, se bousculaient dans sa tête. Il avait apparemment bien parlé, certes, et il n’en revenait pas ; mais au fond il ne se trouvait pas à la hauteur. Pouvait-il réussir ?
Trop chamboulé pour rentrer chez lui comme ça, il déambula au hasard des rues, passant à côté d’une marchande des quatre saisons, devant une église et son garde suisse avec un corbillard, croisant un vitrier criant ses services, un marchand de tapis, un clochard… Il entra dans un bar, commanda un calvados et se saisit machinalement du dernier œuf dur sur le zinc qui restait dans son tourniquet. La pendule marquait onze heures et demie : il eut faim. Des saucisses sur le petit grill au comptoir semblaient lui faire de l’œil, alors il commanda un hot-dog « avec une bonne dose de moutarde » et alla s’asseoir. Ce mot ‘moutarde’ lui rappela sa compagne : elle l’accompagnait toujours de mauvaises plaisanteries, « le genre de choses qu’une femme ne devrait pas dire », répondait-il. Surtout, elle venait de le quitter. C’est elle qui ramenait l’argent avec ses ménages et elle avait fini par en avoir assez, à ce qu’elle écrivait dans un mot griffonné sur une page d’agenda qu’il avait trouvée là sur la table, à un retour de bistrot, sous un pot de confiture. Mais il pensait qu’il y avait autre chose : « Depuis le temps qu’elle me parlait de ce Gérard, à tous les coups elle est partie avec ! Quatre ans qu’on était ensemble, si c’est pas malheureux… »
Il s’obligea à concentrer son esprit sur ce futur possible travail ; il avait une journée devant lui pour s’y préparer. Fuyant la salle de bistrot un peu trop bruyante il chercha une place en terrasse et en attendant, s’installa pas trop loin ; il en avait repéré une, occupée juste par un monsieur qui lui tournait le dos, et justement se leva. Ce qu’il fit à son tour aussitôt. Mais le monsieur s’arrêta à mi-course de son siège, jambes arquées. Et avec méthode, entreprit d’expulser de son fondement bruyamment tous les gaz, puis il se rassit. Pas Gontran, qui alla régler et sortit. Il aperçut le bus 89 qui pouvait le déposer non loin de chez lui, et courut l’attraper ; le receveur l’aperçut, détacha la corde de sécurité pour qu’il puisse monter, essoufflé, par la plate-forme arrière et tira la sonnette : le machiniste pouvait redémarrer.
Gontran descendit à Monge, en face de la Garde républicaine. La maréchaussée à cheval venait de rentrer à la caserne ou d’en sortir, on voyait plein de petits tas de crottin pas encore écrasés par les voitures. Il traversa vers la rue de la Clé. Deux longues tentures noires masquaient l’entrée d’un d’immeuble, floquées chacune d’une lettre majuscule dorée : « Encore un qui nous quitte… Si ça se trouve, c’est celui qui était enterré à l’église tout à l’heure » se dit-il. Il se dirigea vers le bougnat qu’il connaissait. Du temps qu’il habitait là, il prenait son charbon chez cet Auvergnat qui faisait aussi café-bar. Le vieux lui payait un canon, et lui aimait bien l’entendre parler de son pays, des fromages, des montagnes, et tout. Mais sur la vitre un papier indiquait ‘fermé’. « Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé. Porter ces sacs de charbon à son âge… Et ça fait de la mauvaise poussière à ce qu’on dit. »
Il fit demi-tour vers le Rendez-vous des Arènes, où il avait ses habitudes. En entrant il croisa Martin qui terminait son service, et lui glissa d’un air mystérieux : « J’aurai peut-être bientôt du nouveau… ». Au comptoir il fit « trois » de la main, et demanda à passer une communication. On remit le compteur d’unités téléphoniques à zéro, et on lui apporta ses trois paquets de Celtique ; il en ouvrit un et s’alluma une cigarette, puis se dirigea au fond de la salle, dans la petite cabine vitrée entre la porte des toilettes Messieurs, illustrée par un profil avec un chapeau haute-forme, celle des toilettes Dames avec une dame sous ombrelle. Il composa au cadran le numéro de l’usine de Victor : KELlerman 26 90 ; il avait adopté cette mode consistant à remplacer les trois premiers chiffres du numéro de téléphone, par un nom plus facile à retenir. Ce Victor était un vieux copain de régiment. Ils s’étaient retrouvés après la guerre par hasard, il y a cinq ans. La guerre, Gontran en parlait peu. Une fois, Victor avait compris que Gontran avait rencontré une femme, traînant à l’arrière, et à qui il s’était semble-t-il imprudemment attaché. Au point qu’il se demandait si ça n’avait pas été plus loin mais à la moindre allusion, Gontran se murait dans le silence.
Toujours est-il qu’après le départ de Margot et pour lui change les idées Victor l’avait entraîné dans une guinguette où on boit un petit vin blanc, du côté de Nogent. Ça n’avait pas été un succès. Pas une seule rencontre la première fois. Il y avait bien Blanche, une belle jeune femme qu’il avait voulu inviter mais elle avait refusé. Trop timide peut-être, mais alors pourquoi venait-elle là ? C’était bien dommage, elle était si mignonne. La semaine suivante elle était de nouveau venue, et sur les conseils de Victor qui connaissait sa mère, Gontran retenta sa chance. Blanche lui accorda une danse, une seule. Elle avait l’air maladroite, et pourtant dans la danse il l’avait sentie bien proche ; mais elle le regardait très vite, puis baissait les yeux. Il était fier d’avoir identifié son parfum, même si c’était facile : muguet. La soirée étant bien avancée, les deux hommes lui avaient offert de la raccompagner. Elle habitait le 13e arrondissement. C’est sa mère, en robe de chambre et décoiffée, qui ouvrit. Reconnaissant Victor elle parut rassurée. Par la porte entrebâillée, Gontran aperçut un crucifix, ce qui lui déplut. Intérieurement il pesta : « C’est ça qui la fait si réservée ! Y doit lui être défendu de regarder les hommes ! »
Il réalisa qu’il était en train d’appeler Victor, et que le téléphone sonnait dans le vide ; c’est vrai qu’on était samedi après-midi, l’usine devait être fermée. Restait une possibilité : le joindre au Disque bleu dont il connaissait par cœur le numéro. Bonne pioche : « Oui fit Charline, Victor est là. Il finit son omelette, je vous le passe Monsieur Gontran ». « Ah Victor, pour te dire le vrai j’aurais besoin d’un petit coup de main… ». Victor avait travaillé dans les métaux et lui répondit : « T’es verni : j’ai conservé des livres de quand j’allais aux cours du soir. Ils doivent être à la cave, je les cherche et je te les porte ». « Nom de Dieu j’ai un sacré bol, s’exclama Gontran. T’es un vrai pote, toi ! ». « Bordé de nouilles, que veux-tu que je te dise, fit l’autre, gêné. T’as le cul bordé de nouilles, c’est tout ! »
Gontran regagna son meublé, qu’il trouva vide et triste. Mais, maintenant qu’il avait retrouvé un peu d’énergie, il était temps de penser au ménage, aux bouteilles à rapporter à la consigne, à la bonbonne de gaz à changer -il en avait une d’avance-, au nettoyage. Le placard était moitié vide ; restaient du pastis, des conserves, un talon de saucisson et des bricoles. Dans le garde-manger à la fenêtre, Margot avait laissé un camembert et des pommes de terre. Ces derniers jours, il n’avait touché à rien : un bol de chicorée le matin ; à midi un sandwich et un ballon de blanc au Café moderne, et le soir pas grand-chose.
Il commença par donner un coup de balai et passa la since sur le carrelage qui n’avait pas été serpillé depuis longtemps. « Allez, je tourne la page, adieu Margot » dit-il à voix haute pour s’encourager. Quand tout fut propre et rangé il descendit avec ses bouteilles au magasin Nicolas et demanda au caviste « un petit blanc sec. Quelque chose de correct, histoire de marquer le coup… » « Tenez, voilà ce que j’ai de mieux en ce moment : un Pouilly-Fumé de chez Demigro, vous m’en reparlerez. » Il repartit avec et poussa jusqu’au Prisunic acheter des harengs fumés -ils étaient en réclame- et des oignons rouges : « avec des pommes à l’huile… », il se régalait d’avance. Il entrait quand le coucou sonna les 7 heures du soir. Gontran épongea la toile cirée et prépara son manger.
Il déposa les pommes de terre cuites et les fines rondelles d’oignon sur son assiette au décor de roses, sortit sa serviette de son rond de bois, remplit son verre : paré pour attaquer. Mais on frappa à la porte. « Qui est là ? » « Ben c’est moi voyons, Victor ! » « Sapristi ! Je t’ouvre. »
Victor avait un gros caddie en toile écossaise et un filet à provisions contenant une boite en carton au nom d’un pâtissier. « Regarde ce que je t’ai amené ! Ici des bouquins et là une surprise… » Il lui présenta les livres, les chapitres à apprendre, ceux à sauter, par lesquels commencer… « Quand t’auras lu tout ça, tu seras aussi calé que moi ! Tu as même un manuel sur les ventes ! » « Ouais… Ça m’en fait un paquet à voir d’ici lundi ! » « Tu as tout le dimanche ! Ça vaut le coup pour ce poste. Tu dois soigner tes premiers jours. Je connais un peu Scabre, tu verras il est bien mais il faut être sérieux. Bon j’y retourne. »
« Attends un peu, et l’apéro alors ? Allez, assied toi. »
Gontran alla chercher le saucisson, des cacahuètes à décortiquer, deux verres, le pastis, et remplit le carafon Ricard jusqu’au goulot. Pas de réfrigérateur mais l’eau du robinet était fraîche.
Les deux copains savouraient en silence cette perspective nouvelle pour Gontran. Victor lança : « Tu te rends compte que c’est pas rien ton futur poste ! Et il paye bien le gars. » Gontran tout ému n’ajouta rien.
« Bon là j’y vais sinon ma bourgeoise va râler. »
« Et mes harengs-pommes à l’huile ? Je viens de les préparer, ils te tendent leurs petits bras… »
« Une autre fois ! »
Gontran passa le dimanche dans ses livres. Il arrêta pour s’occuper du chat et prendre l’air, il avait mal à la tête et n’avait pas fumé de la journée. Le soir venu il se trouva plus à l’aise, presque confiant, et se prit à songer à l’avenir qui s’éclaircirait si M. Scabre le gardait : « Il faut que je reste. Je ferai tout pour ça ! Il ne me manque plus qu’une petite pépé, une gonzesse bien roulée tant qu’à faire, gentille, et qu’on s’entendrait bien. »
Il alluma son poste à transistor : ‘… Par le baiser perdu, par l’amour redonné, et par le mendiant retrouvant sa monnaie, je vous salue, Marie‘. « Tiens, ça ressemble à la nouvelle chanson de Brassens ». Et l’animateur de Radio Luxembourg enchaîna sur une chanson à la mode de Marylin Monroe. Du coup Gontran se sentit à la fois joyeux et mélancolique. Il rassembla ses papiers et habits pour le lendemain : chemise blanche en Rhovyl, large cravate rayée, veston en Tergal ; il cira ses chaussures, régla son réveil et passa à table. Ce soir ce serait raviolis, le reste de camembert avec un fond de beaujolais et une pomme.
Mais on toqua à la porte. « Qui est là ? ». Pas de réponse. On retoqua. « Ben quoi alors ? Qui qu’est là ?! » Il dénoua sa serviette et alla ouvrir.
Il ne vit d’abord qu’un bouquet de fleurs, blanches, rouges, jaunes. Puis une chevelure blonde. Et du palier : « Bon anniversaire Gontran ! »
« Ben ça par exemple ! Blanche… Dites, si je m’attendais !… Entrez, entrez. Mais… comment savez-vous ? »
« … Votre ami… »
Un parfum de muguet dans l’entrée, les joues de Blanche roses. « Vous permettez que je vous fasse la bise ? » Et il l’embrassa. Il lui sembla qu’elle glissait furtivement son bras autour de son cou, mais il se reprit aussitôt : « Oh, dis, ça va plus dans ta caboche ! »
Gontran ne savait comment poursuivre et se montrer à la hauteur avec une dame ; il lui demanda : « Qu’est-ce que je peux vous offrir ? ». « Rien du tout, je ne peux pas rester… » « Déjà ? » « Oui aujourd’hui… mais c’est déjà beaucoup… Bonne chance pour demain, et pour la suite ! » « Pour la suite surtout », releva-t-il en la regardant aussi intensément qu’il le put. « Pour la suite surtout… », reprit la jeune femme timide. Qui le regarda cette fois sans baisser les yeux, et disparut dans l’escalier.




