
De guerre lasse
Enfant de Bué, Jean a survécu à la Grande Guerre quand ses trois frères y sont restés. De la tristesse à la paranoïa, de l’amour paternel à la haine, il assiste impuissant à la lente descente aux enfers de son père que le deuil a consumé de l’intérieur. Jusqu’à ce matin de novembre où tout bascule.
— Pourquoi souhaitez-vous nous le confier ?
— Il n’est plus le même docteur.
— Je ne vous apprends rien jeune homme en vous confiant que cette raison n’est évidemment pas suffisante.
— Oui je m’en doute bien.
— Vous me racontez ?
— Nous habitons à Bué depuis toujours. Vignerons de père en fils depuis la nuit des temps. Voire plus. Mon père a hérité de son propre père vingt hectares de vignes parmi les mieux exposées du canton. On a surmonté en famille le phylloxera, les mauvaises années de 1903 ou 1910, la surproduction. Mais on n’a rien pu faire contre une épreuve que nous avons vécue comme une déflagration.
— Vous parlez de la guerre ?
— Oui, la guerre. Je suis le cadet de quatre frères. Rémi, Baptiste, Pierre et moi. Dans le village, on nous appelait les inséparables.
— Comme les oiseaux ?
— Comme les oiseaux.
— Pourquoi en parlez-vous au passé ?
— Parce que la guerre. Il y a d’abord eu Rémi, durant la première bataille de la Marne. Une balle en plein front. Puis Pierre, gazé à Verdun, dont on n’a jamais retrouvé le corps. Puis Baptiste, au Chemin des Dames. On nous l’a ramené en pièces détachées. Et à chaque fois, cette visite du Maire, que toutes les familles redoutaient tant elle était annonciatrice d’un grand malheur.
— Et vous ?
— Je suis passé au travers. Pas une égratignure alors que j’ai été mobilisé dès le 1er août 14. Mais s’il avait pu choisir, mon père m’aurait remplacé par Pierre. C’est lui qu’il fallait épargner.
— Pourquoi dites-vous ça ?
— Parce que je n’ai jamais compté à ses yeux. Tout reposait sur Pierre. La suite de la vigne, le mariage avec Hortense qui faisait doubler de taille le domaine. Quand on nous a annoncé la disparition de mon frère, il a refusé de l’admettre. Un déni pur et simple. Il est parti plusieurs semaines à l’arrière des zones de combat, en Meuse. Il a remué ciel et terre, pour retrouver son fils, le fils prodigue. Quand il est revenu, et même si l’espoir de le retrouver demeurait, il n’était plus le même. La colère qui l’habitait à son départ s’était transformée en résignation, puis, au fil du temps, en renoncement. Et la flamme s’est éteinte.
— Qu’entendez-vous par flamme ?
— Celle que nous avons tous au fond des yeux et qui témoigne, jour après jour, que nous sommes vivants. La sienne avait été soufflée.
Jean prit le temps de raconter au médecin de l’asile public d’aliénés de Beauregard la lente et pernicieuse descente aux enfers de son père. A la tristesse, succéda l’abattement que rien ne semblait pouvoir combattre. Il était désormais seul avec ce père fantôme qui le tenait par ailleurs responsable du décès de sa femme, morte en couches.
— Difficile de venir à la vie en prenant celle de la femme qui me la donnait. Ça faisait de moi un quasi meurtrier. Je n’étais pas le fruit de l’amour mais la cause de la mort. Un lourd bagage, ne trouvez-vous pas ?
A l’invitation du médecin, Jean poursuivit. Les pleurs, le repli sur soi, firent le lit de l’apathie. Le vieux médecin du village avança qu’il s’agissait selon toutes apparences d’une neurasthénie. Ce qui permettait de mettre un nom sur les pathologies qu’on ne pouvait clairement identifier. Et sans solution pour les traiter. Le temps déciderait de la suite. Le père de Jean s’enfonça peu à peu, se désintéressant du travail de la vigne qui était pourtant, et depuis toujours, sa raison de vivre. Puis de manière insidieuse, la dépression mélancolique fut accompagnée d’épisodes plus inquiétants, où le père s’autoaccusait, se persuadant que la Régie allait le redresser, se reprochant de ne pas en avoir assez fait pour ses enfants pour finalement suspecter son entourage de lui vouloir du mal. Jusqu’à ce soir d’octobre où il refusa de goûter à la soupe de Blanche, la bonne qui était à leur service depuis une dizaine d’années.
— J’imagine que ça n’avait rien à voir avec ses talents de cuisinière ?
— Effectivement docteur, rien à voir. Il était devenu suspicieux, craignant qu’on veuille l’empoisonner pour je ne sais quelle raison. Enfin si, il en a avancé une, il y a une quinzaine de jours.
— Laquelle ?
— Que j’avais une liaison avec la bonne, que nous nous étions concertés pour l’empoisonner et mettre ainsi la main sur l’exploitation et les bâtiments.
— Ce qui est entendable vu que vous êtes célibataire et désormais fils unique.
— C’est sûr. J’ai bien essayé de manger la soupe devant lui, en lui répétant que si elle était empoisonnée, elle l’était aussi pour moi. Rien à faire.
Le père avait avancé à son fils que s’il restait insensible au poison, c’est parce qu’il s’était mithridatisé, comme dans le Comte de Monte-Cristo quand Edmond Dantès décrit les effets de la prise très progressive de Brucine. Puis, que Blanche préparait deux soupes différentes. Puis qu’elle ne versait le produit fatal que dans une des deux assiettes. Peu à peu, la suspicion fit son travail morbide. Au-delà des repas, le père regardait son unique fils avec des yeux où se mélangeaient la peur, la haine et le ressentiment. S’il partait de la maison, c’est qu’il préparait un mauvais coup. S’il restait auprès de son père, c’était pour mieux le surveiller et en préparer un autre.
En désespoir de cause, ne sachant plus que faire, Jean s’était tourné vers le docteur Fontaine, le médecin du village. Il avait bien essayé de convaincre son père de l’accompagner, mais sans succès. Le père considérait être en bonne santé, ne pas avoir besoin de consulter. Jean se doutait aussi que le médecin devait avoir pris place dans le camp des ennemis, dont les rangs grossissaient à vue d’œil à mesure que la paranoïa s’emparait de son père. Le vieux docteur s’était attaché à rassurer Jean, qu’il connaissait depuis l’enfance.
— Il y a peu de danger à vivre aux côtés de personnes atteintes de cette pathologie, dont la médecine n’est jamais vraiment parvenue à comprendre les ressorts. Le seul risque, c’est que le malade la retourne contre lui-même. En d’autres termes, qu’il se fasse du mal, ça peut aller jusqu’à l’autolyse.
— Qui est ?
— Ah pardon Jean. Le suicide. Le monde entier leur en veut personnellement, une sorte de vaste complot dont ils sont la cible. La seule issue est parfois la fuite. Définitive. C’est en ce sens que je pense il faut l’interner, le temps d’avoir l’avis d’un spécialiste et de le mettre prioritairement à l’abri de lui-même. Je vous fais un courrier pour l’asile Beauregard afin de le mettre à l’isolement. Vous devrez y joindre votre demande d’internement en tant que référent familial.
Jean était ressorti de la consultation passablement secoué. L’échange avec le docteur l’avait convaincu de faire interner le père. Pour autant, c’était tout sauf une décision anodine. Une sorte de trahison, une décision prise dans le dos du principal intéressé. Il lui fallait se raisonner en permanence. C’était pour le bien du père.
Revenu à la maison, il le trouva recroquevillé à côté du poêle. Et ce regard, qu’il affichait depuis quelques jours. Jean y lisait la folie qui s’invitait en lui. Ce n’était plus le regard d’un père pour son fils, même si d’aussi loin qu’il s’en souvienne il avait toujours été avare d’amour filial. Ses yeux avaient basculé dans une autre dimension. En l’absence de Blanche, qui s’était lassée du comportement et des remarques acérées du maître de maison, Jean s’était mis aux fourneaux et avait préparé une omelette. Que le père refusa de toucher. Jean lui proposa d’échanger les assiettes et de dîner en premier. Il refusa encore. Jean mangea sa part en silence, prit une pomme qu’il emporta dans sa chambre après avoir souhaité une bonne nuit au père. Une fois dans sa chambre, il en referma la porte et fit un tour de clé. Il dut bien s’avouer qu’il n’était pas rassuré.
La nuit fut agitée. Très probablement rythmée de pensées contraires. S’il s’inquiétait de la dérive paranoïaque du père, il s’inquiétait plus encore de la journée qui l’attendait. Il allait falloir convaincre le père de l’accompagner à Bourges et de monter dans la belle Peugeot type 135, qu’il avait choisie dix ans auparavant vert émeraude, pour se fondre dans les vignes. A l’époque, peu de temps avant le déclenchement de la guerre, il était l’un des trois habitants de Bué à circuler en automobile. La Peugeot ne sortait du garage que pour les grandes occasions. Jean, quoique titulaire du permis, circulait le plus souvent sur son vélo Alcyon.
Bravant les premiers froids de novembre, il finit par se lever. Il s’approcha de la fenêtre, balaya la buée d’un revers de manche. La vallée avait pris ses couleurs de feu, elle s’apprêtait à s’endormir et, avec elle, les vignes qui striaient de manière parfaitement symétrique les coteaux. Il descendit les escaliers qui craquèrent, comme toujours dans le virage qui menait au premier étage. Un étage désespérément vide. Rien n’avait été touché dans les chambres de ses frères, elles étaient comme au jour de leur départ au front. Lui avait retrouvé sa chambre, celle de l’adolescent que la guerre avait fait grandir prématurément. Au dernier étage, gelée en hiver et fournaise en été. Il parvint en bas de l’escalier et appela le père. Qui ne répondit pas. Il gagna la cuisine, remit quelques bûches dans le poêle et se fit chauffer sa Chicorée. Il se découpa une large tranche de pain, qu’il beurra et recouvrit d’un peu de confiture de coing. C’est en reposant le pain sur le meuble derrière lui qu’il vit le mot manuscrit. Il s’en saisit fébrilement.
« Cher fils,
Ma vie est succession d’épreuves qui sont autant de coups de couteaux qui m’ont été portés par la providence. Ils m’ont affaibli sans me tuer mais je suis pourtant bien mort à l’intérieur. Toutes choses ayant une fin, pardonne-moi de n’avoir pas su t’aimer comme un père pour son fils, mais le malheur m’a brisé depuis trop longtemps déjà. Arrache ces vignes, brûle cette maison, quitte ce village. Sinon, ils auront raison de toi et t’entraîneront, comme les tiens avant toi, dans l’abîme ».
Jean reposa la lettre. Il s’était figé. Son regard se porta vers l’entrée où le manteau du père n’était plus en place et ses chaussures absentes du meuble bas. Il était désemparé, ne sachant que faire.
— Et qu’as-tu fait Jean après avoir lu cette lettre ? lui demanda le gendarme, Edmond Marcellin, un enfant du pays.
— J’ai filé aux chais, j’avais un mauvais pressentiment bien sûr. J’y suis allé en courant et quand j’y suis arrivé, je l’ai appelé en faisant le tour de la cave. J’ai même regardé à l’intérieur des cuves. Mais rien. Personne.
— Et ensuite ?
— Ca m’est venu d’un coup. Si j’avais été à sa place, où serai-je allé ? Et ce fut une évidence.
— Pourquoi le piton des garennes ?
— En 1919, il a fait ériger une croix à trois branches en haut des Garennes. Une pour chacun des fils que la guerre lui avait pris. Juste à côté de la cabane de vigne. C’est là que je l’ai trouvé. Quand je suis entré, l’odeur âcre du produit que je connaissais trop bien m’est monté à la gorge.
— L’acide sulfurique…
— Oui, l’acide sulfurique. Il était entreposé là puisqu’on l’utilisait en saison pour désherber les rangs.
— Etait-il déjà…
— Mort ? Oui, il l’était. Je pense qu’il n’avait jamais dû aller se coucher la veille au soir et qu’il avait directement gagné la cabane.
— Vous confirmez la cause de la mort ? demanda le gendarme en s’adressant au docteur Fontaine.
— Oui Edmond, ça ne fait pas l’ombre d’un doute.
— Bien, je vais signer le permis d’inhumer. Mes sincères condoléances Jean, tu sais comme nos parents s’appréciaient. Que vas-tu faire maintenant ?
Jean prit un temps avant de répondre, assommé par tous les événements qu’il venait de vivre de moins de 24h.
— De mon mieux. Je vais faire de mon mieux. Et ça commence maintenant.







