
1 561 et un jour
Le 11 novembre 1918, dans la Meuse, le clairon s’apprête à résonner de tranchée en tranchée. Agent de liaison, Augustin Trébuchon a pour dernière mission d’aller prévenir la première ligne, près des ruines fumantes de Dom-le-Mesnil. La guerre s’achève mais pas comme il aurait pu l’imaginer.
Autant d’aubes qu’il s’était imaginé la dernière. De crépuscules qu’il s’étonnait de voir encore. Quatre ans de boue, de froid, de poussière et de faim. Comment pouvait-il être en vie ? L’était-il encore vraiment ? Au fil des semaines et des mois, les soldats étaient tombés les uns après les autres. Rapidement remplacés par de nouveaux. Les yeux tournés vers le ciel, il se souvint de Marcel Roger, Malziolain comme lui, qui avait eu la presque chance de ne pas voir le premier hiver. Une balle au beau milieu du front, deux jours après son arrivée en première ligne. Fin de l’histoire. Il se dit, absurde pensée, que ses parents n’avaient pas eu le temps de se faire du souci, trois jours après son départ en pleine moisson avec la promesse de revenir très vite pour reprendre les travaux des champs. Il était effectivement revenu très vite… Il imaginait Paulin Astruc, ceint de son écharpe de maire, venant frapper à la porte de la maison familiale pour annoncer la nouvelle. Qu’en serait-il de lui ? Epargnera-t-il cette douleur ultime aux siens ? Au sein du 415e, ne le surnommait-on pas « Trompe-la-mort » tant elle lui avait tourné autour, sans jamais le prendre ? La Champagne, Verdun, la Marne, à faire la navette entre les tranchées, sous les bombardements et la mitraille. Qu’il soit encore debout dépassait l’entendement. Qu’il ne soit pas devenu fou tout autant.
Il revit son premier mort, tombé à ses côtés. Là encore la balle lui avait préféré un autre. Puis l’horreur était devenue quotidienne. Marcher sur les cadavres, les entendre craquer, voir les rats s’en repaître, en voir émerger un de la boue comme un fantôme au gré des bombes qui remuaient inlassablement la terre.
Heureusement, cette fichue guerre prenait fin. C’est ce qui se disait depuis quelques jours déjà. Un agent de liaison est toujours un peu mieux informé. Mais il fallait, dans un dernier effort, porter l’estocade au Kaiser. Le colonel de Menditte avait reçu l’avant-veille l’ordre de franchir la Meuse « coûte que coûte » pour repousser les forces allemandes un peu plus vers la frontière belge. Que pouvait-on refuser à un homme qui portait en lui cinquante éclats d’obus depuis Craonne ? Malgré que la Meuse soit en crue, que le thermomètre affiche les -6°c.
Curieusement, Augustin avait chaud. Il faut dire que le matin-même ça ferraillait dur en première ligne. A 9h45, sautant de trou en trou, il avait atteint le poste de commandement, installé dans la cave du bureau des PTT à Dom-le-Mesnil. Le PC apportait la nouvelle de la fin des hostilités, à 11 heures le 11e jour du 11e mois de l’année 1918, tel que l’avait décidé le maréchal Foch. La guerre n’en était pas finie pour autant, il fallait prévenir les gars aux avant-postes, à quelques centaines de mètres de là, au pied du Signal de l’Epine. C’est là que les Allemands étaient retranchés, sur la crête d’une colline dominant le fleuve. Mais impossible de savoir où précisément. Le brouillard clouait au sol les avions de reconnaissance.
Il pouvait compter sur son alter ego, Georges Gazareth, charcutier à Sedan dans le civil et agent de liaison tout comme lui. Et les bombes allemandes continuaient de tomber sur les ruines fumantes de Dom-le-Mesnil et Vrigne-Meuse.
Les deux se regardaient à la fois incrédules et follement heureux. Probablement, Augustin avait-il pensé aux eaux de la Truyère, dans lesquelles il irait bientôt à nouveau pêcher, à la foire de Saint-Chély pour jouer de l’accordéon et faire danser tout le canton avec ses bourrées et brises-pieds, aux pâtures dans lesquelles il emmènerait ses moutons. La vie d’avant quoi. Et puis, à son Hortense.
Il se revit en gare de Mende, dans le train qui l’emmenait loin de sa Lozère, aux premiers jours d’août 1914. Il s’était porté volontaire pour « défendre la patrie en danger » alors même que, ainé d’une fratrie de six enfants et soutien de famille du fait du décès de ses parents, il aurait pu être exempté. Mais la haine de l’Allemand se transmettait comme une mèche lente.
Aurait-il seulement pu imaginer ce qui l’attendait, lui le matricule 13 002 ? 1 562 jours durant. Son humanité avait été broyée par les obus qui venaient prélever leur dû en vie de soldats. Tous les jours, au gré des offensives ou des tirs de barrage, et bien qu’enfouis dans les tranchées, Français et Allemands jouaient à une loterie mortifère. Et le hasard ou la malchance faisait le reste. Sans distinction aucune.
Les deux estafettes quittèrent le PC et se mirent en route pour rejoindre les lignes avant.
— Fais attention à toi la Trébuche, lui lançât Georges, que tout le monde surnommait la Gazelle à la vue des bonds qu’il faisait pour passer de ligne en ligne. Pas le moment !
— Manquerait plus que ça ! lui répondit Augustin. J’ai pas fait tout ce chemin pour prendre un éclat avant d’entendre le clairon.
Une fois la passerelle du barrage sur la Meuse franchie, ils prirent la direction de la voie de chemin de fer où s’était stabilisée la ligne de front. L’un partit sur la droite, l’autre sur la gauche. La fureur leur faisait face mais la peur les avait quittés.
Georges était habité d’une ferveur inhabituelle. Il se savait porteur d’une nouvelle d’une importance qu’il n’avait jamais connue jusqu’alors. Il arriva rapidement en première ligne où la nouvelle se répandait comme une trainée de poudre. Certains, comme hébétés, s’étaient figés, d’autres pleuraient à chaudes larmes ou se jetaient dans les bras de leurs camarades. On cherchait le clairon, l’agent de liaison Delaluque, qui savait emboucher à l’occasion. Qui, une fois retrouvé, confessa ne plus se souvenir des notes. Sept ans étaient passés depuis qu’il avait appris à sonner le cessez-le-feu au champ de tir, lors de son service militaire. Un jeune lieutenant lui fredonna les notes. Delalucque repartit mettre la main sur son instrument et la Gazelle, mission faite, s’éloigna le long des tranchées.
Il longea la voie ferrée, les obus continuaient de tomber à intervalles réguliers. Georges se désespérait de ne pas entendre le clairon. Le seul son de l’instrument avait le pouvoir de faire taire le fracas des armes… Etait-ce la brume automnale ou la fumée du bombardement qui tapissait les abords de Vrigne-Meuse d’un nuage humide qui vous transperçait les vêtements ? Il ne voyait pas à cinquante mètres mais suffisamment pour apercevoir des corps étendus, saisis dans une dernière et souvent grotesque posture. L’un d’eux semblait prier, un autre embrassait la terre, les fesses en l’air. Un troisième avait la jambe droite derrière l’épaule. Pour eux, la guerre s’achevait de la plus triste des manières. Un autre gisait face contre terre. Georges s’en approcha et retourna le corps inerte. Le soldat avait pris une balle en plein front. Il s’agenouilla, pris la tête du soldat sur ses genoux, lui ferma les yeux et se mit à pleurer. Dans la main du soldat, un mot griffonné : « Rassemblement à 11h30 à Dom-le-Mesnil pour le ravitaillement ».
C’est alors qu’il entendît les 13 notes du cessez-le-feu, qui se répercutèrent de tranchées en tranchées. Avant que les lignes allemandes y répondent et qu’un silence inhabituel prenne le pas sur le grondement de la guerre.
Augustin ne reverrait pas son pays. Hortense ne le savait pas encore, mais elle était veuve. Elle qui pleura lorsque l’annonce de la victoire parvint jusqu’à Malzieu. Et qui annonçait le retour prochain d’Augustin. Le cauchemar prenait fin. Elle pleura encore quand le maire vint à sa rencontre, elle pleura encore de colère à la lecture de la lettre qu’elle reçut, signée de la main du Maréchal Foch :
« Votre fils est considéré à mes yeux, et aux yeux de l’armée française, comme le dernier soldat mort au feu pendant le conflit qui vient de s’achever. Aussi, en accord avec Monsieur le président de la république, j’ai décidé que le soldat Augustin Trébuchon serait, devant l’humanité tout entière, le représentant de tous les militaires morts au combat pour la liberté et la délivrance de leur patrie. Sa dépouille sera inhumée, à une date qui n’est pas encore connue, sous l’Arc de Triomphe de l’Etoile à Paris où les honneurs lui seront rendus aussi souvent que le souvenir l’exigera. La France vous regarde avec respect et envie l’honneur qui est le vôtre d’être les parents d’un soldat aussi exemplaire que le soldat Trébuchon ».







