
A la mer, souffrances passées
En courant sur la plage, Claire découvre une bouteille contenant une lettre datée de 1955. Elle se lance alors sur les traces de cette mystérieuse Blandine H. De villages côtiers en souvenirs enfouis, son enquête fait peu à peu remonter à la surface un drame que la mer semblait avoir englouti pour toujours.
Courir sur la plage, à l’aube, accompagné du vol des goélands était un plaisir absolu que rien ne pouvait gâcher, ni la pluie, ni les rafales, mais ce matin, son pied buta contre un objet à demi enseveli dans le sable qui faillit l’envoyer au tapis : une bouteille en verre à l’intérieur de laquelle se trouvait une lettre jaunie.
Elle lui trouva une place dans la poche ventrale de son K-way et reprit sa course. Il faisait bien trop froid pour s’arrêter. Même en bord de mer, janvier était rigoureux cette année. Elle fit consciencieusement ses fractionnés, suivant ainsi les plans d’entraînement qui devaient l’amener sous les trois heures au marathon de Nantes. Bastien, son mari depuis maintenant 14 ans, était assez admiratif de sa force de caractère. Pour autant, elle ne s’estimait pas plus courageuse qu’une autre. Le plaisir de sentir son corps allonger les foulées comme une mécanique parfaitement huilée, le vent qui venait lui rosir les joues, l’air qui lui faisait ressentir sa force de vie : tout était une invitation à l’effort. Un choix sans contrainte.
Ce matin, comme souvent, elle avait assisté au lever du soleil qui, du fin fond des terres, venait réveiller l’océan. Départ de la cale de Pencadénic, en prenant le bord de mer, vers Rouvran, Penvins, Landrezac puis retour par le chemin des douaniers. Réglé comme une horloge.
Elle poussa le portillon fatigué dont elle repoussait d’année en année la remise en peinture. Il lui plaisait de laisser les éléments venir à bout de cette barrière qui ne protégeait de rien. Ni des intrusions, l’été venu, encore moins des marques du temps. Bastien l’attendait dans la véranda, plongé dans sa lecture matinale du Télégramme. Un journal qu’il connaissait bien pour y être entré à la sortie de son école de journalisme et pour n’en être jamais ressorti. Un attachement quasi viscéral aux pages qui avaient bercé son enfance, alors qu’on était Ouest France ou Télégramme, au même titre qu’on était Rolling Stones ou Beatles. Et comme chaque matin, le petit déjeuner était prêt. Les toasts grillés, le thé infusé, l’amour présent. Elle s’étonnait toujours de la force de leurs sentiments, malgré le temps, l’absence d’enfant.
— Alors ma chérie, contente de toi ?
— 1’04. Bon temps, je monte en puissance.
— Je te sers ?
Et comme à l’accoutumée, il n’attendit pas sa réponse.
Claire sortit la bouteille de la poche de son K-way et la posa sur la table.
— Eh, qu’est-ce que tu me mets tes déchets sous le nez !
— Ce n’est pas un déchet, Bast, regarde bien.
Il prit la bouteille entre ses mains, la fit tourner sur elle-même. On apercevait bien la lettre qu’elle renfermait.
— J’ai lu récemment dans un excellent quotidien que tu connais qu’un touriste avait retrouvé sur une plage australienne une bouteille jetée 132 ans plus tôt d’un bateau scientifique allemand qui voulait étudier la dynamique des courants marins. Tu paries quoi toi ?
— Écrit en français, sous… voyons… René Coty.
— Je table pour ma part sur l’ouzbek, sous Staline.
— Y’a la mer en Ouzbékistan ?
— Absolument pas, c’est te dire la performance du lanceur.
Bastien posa la bouteille sur les marches en granit devant la véranda et donna un coup sec sur le goulot à l’aide de son marteau de tapissier. Libérée de sa prison de verre, la lettre roula au pied des marches. Il la ramassa et la tendit à Claire.
— À toi l’honneur.
Elle prit délicatement la lettre, étonnamment bien conservée, la déroula et se mit à la lire à haute voix.
Je me rends bien compte du mal que je m’apprête à faire. A mes parents, qui ont déjà perdu un fils. A ma grand-mère, qui égrène les heures entre mes visites. A mes amis du village, qui me voient souriante, toujours gaie. Pleine de vie. Alors que je n’ai jamais été aussi près de la perdre. D’autres me jugeront, comme ils l’ont fait de lui. Certains pleureront, d’autres feront semblant en se disant que ce n’est pas plus mal que le souvenir s’efface en même temps que moi. Et que si je préfère partir, c’est qu’il y a un mauvais fond en moi. Comme le sien. Alors, l’heure est venue. Nous allons le rejoindre.
Adieu à ceux qui m’aiment, que les autres m’oublient si ce n’est déjà fait.
Blandine H. – 17 mars 1955.
A la mer, souffrances passées,
Qui revenez toujours, pressant
Vos blessures cicatrisées
Pour leur faire pleurer du sang !
Tristesse en mer, Théophile Gautier.
Bastien et Claire ne dirent pas un mot, visiblement émus. Elle posa la lettre sur la table, qui s’enroula de nouveau. Il partit en cuisine faire chauffer de l’eau.
— En tous les cas, t’étais pas loin du compte. C’était Vincent Auriol.
— Glaçante cette lettre. Se dire que cette femme a dû lancer la bouteille à la mer, la regarder disparaître dans les vagues, puis se jeter à son tour. Ça me fait froid dans le dos.
— On en fait quoi à ton avis ? Je la porte à la Gendarmerie ?
Claire resta silencieuse quelques instants.
— Avant cela, tu pourrais regarder dans les archives du journal ? Sans doute sa mort a-t-elle été annoncée ? On pourrait découvrir qui elle était.
— Et ce qu’elle fuyait. D’accord, je regarde ça aujourd’hui. Un bisou pour me souhaiter une bonne journée ?
Comme tous les jours, Bastien partit au volant de sa Juva 4 1946, le cadeau qu’elle lui avait offert pour ses 40 ans. Et qui suffisait pour les 13 kilomètres à parcourir jusqu’au bureau de Sarzeau.
À son départ, elle s’assit à son bureau. La mer s’étalait à perte de vue devant ses yeux. Chaque jour était différent du précédent. La lumière. Ou le vent. Les couleurs. Posées devant elle, les gouaches qu’elle avait commencées en début de semaine. Qui viendraient illustrer un livre sur les Terre-Neuvas.
La journée passa sans nuage. Elle finalisa la colorisation des planches qu’elle devait fournir à son éditeur, afin de valider l’édition de ce livre qui lui tenait à cœur. En souvenir de ce grand-père qu’elle n’avait jamais connu, disparu en mer au large de Terre-Neuve lors d’une campagne de pêche à la morue. Ce qui la ramenait immanquablement à l’histoire de cette Blandine H., dont la mer avait également pris la vie.
Elle attendait impatiemment le retour de Bastien.
Vers 19h, l’antique Juva 4 fit chanter le gravillon de l’allée qui menait à la maison. Bastien en sortit sourire aux lèvres, en agitant de sa main droite des feuilles de papier.
— Bonne nouvelle ma chérie.
Il l’embrassa sur le front, le nez puis la bouche, comme il le faisait chaque jour en rentrant. Une petite tradition pour lui montrer tout l’amour qu’il avait pour elle.
Ils s’assirent dans la véranda, Claire amenant une bouteille de cidre en guise d’apéritif.
— Blandine n’est pas morte. Je te lis ?
Edition de Sarzeau, mercredi 18 mars 1955
De notre correspondant Gérard Le Cléac’h
Une désespérée a tenté de mettre fin à ses jours, hier 17 mars, à la pointe du Grand-Mont, sur la commune de Saint-Gildas. C’était sans compter sur le courage d’un jeune homme, Michel Le Gall, qui voyant la jeune fille sauter à l’eau, en fit de même à sa suite, malgré la violence des vagues en bas de falaise. Il parvint à mettre la jeune suicidaire à l’abri et les secours, prévenus par un passant ayant assisté à la scène, vinrent les récupérer, transis, à l’aide de cordes. Quoique choqués, les deux jeunes rescapés sont hors de danger. La rédaction adresse toutes ses félicitations à Michel, fils de Gérard qui tient le café presse de Saint-Gildas, pour cet acte d’héroïsme.
— Et la bouteille que tu as trouvée ce matin a donc mis soixante-dix ans pour faire Saint-Gildas/ Landrezac.
— On doit la retrouver, Bast. En imaginant qu’elle était une jeune fille, et si elle est toujours de ce monde, elle aurait environ quatre-vingt-dix ans aujourd’hui. On ne connaît pas son nom, mais on connaît celui de son sauveteur.
— Si tu crois que je t’ai attendue… J’ai arpenté le cimetière, beaucoup de Le Gall, mais aucune Blandine. J’ai regardé les avis mortuaires sur la commune, rien. Et puis je suis allé à la Maison de la presse de Saint Gildas. Fermée depuis des années. Mais.
— Mais ?
— J’ai contacté l’agence immobilière qui a le fonds de commerce en vente. Et, tu sais à quel point j’aime raconter les histoires. Elle m’a donné l’adresse du proprio, il habite Banastère. Et ça, c’est son numéro, fit-il en posant un post-it sur la table.
— Merci inspecteur Bast !
Claire composa le numéro sans hésitation, tant elle avait hâte de remonter le temps. Elle échafaudait des hypothèses, se voyait frapper à la porte de la vieille dame et lui rendre sa lettre. Ou se rendre sur sa tombe après avoir appris son décès. Ou ne jamais retrouver sa trace. L’homme en question s’appelait Bertrand Geniez. Il avait repris le café-presse en 1987 à la suite de Gérard Le Gall. Et avait finalement pris sa retraite cinq ans plus tôt dans une vieille maison de pêcheurs de Banastère, dont il était originaire malgré son nom à consonance plus savoyarde que bretonne. Claire lui raconta sa découverte du matin et la teneur de la lettre.
— Lorsque j’ai racheté le fonds, j’ai bien sûr vu à plusieurs reprises Monsieur Le Gall. Lui et sa femme voulaient repartir dans les terres, ils étaient originaires de Locminé. Et, ça devrait plus vous intéresser, j’ai vu aussi leurs fils, qui aidait au bar.
— Le Michel que l’on cherche ?
— Ça m’en a tout l’air. Il devait avoir une cinquantaine d’années, tout au plus. Assez réservé, rien à voir avec le commerçant qu’était son père.
— Et lui, vous savez où on a une chance de le trouver ?
— Malheureusement non, je suis désolé. Je dois avoir une photo de la passation de témoin au café, entre Monsieur Le Gall et moi. Il avait tenu à faire une petite réception, avec les habitués. Je vais essayer de remettre la main dessus.
— Monsieur Geniez, si quelque chose vous revient, vous me rappelez ?
— Et comment, très envie de savoir comment va se finir cette enquête.
Le lendemain matin, Claire reçut un message sur WhatsApp. Avec la photo. Monsieur Geniez lui indiquait qui était qui. Elle la partagea avec Bastien qui était déjà parti au journal. Elle ne vit rien que de très banal, l’ancien et le nouveau gérant, le maire tout cravaté, de bonnes trognes de piliers de bar. En début d’après-midi, Bastien lui envoya un message s’étonnant de la casquette que portait Michel Le Gall. L’Avenir de Theix. Il trouvait curieux d’arborer les couleurs d’une ville autre que celle où est situé son commerce. Et encore plus lorsqu’on savait que les deux clubs de football étaient à couteaux tirés depuis la nuit des temps, sans que l’on en connaisse vraiment les raisons. Il avait donc appelé le curé de Theix, qu’il savait depuis très longtemps dans la paroisse.
Le Père Dumas les reçut juste avant la messe du samedi soir. C’était une figure locale. 85 ans, borgne, un franc-parler qui n’était pas étranger à la fréquentation de son église. Et il avait surtout l’avantage d’avoir pris la charge de la paroisse au début des années soixante. Il connaissait donc tout le monde et tout le monde le connaissait.
— Drôle d’histoire que vous me racontez là, en reposant la lettre que Claire lui avait amenée à lire. Et vous avez frappé à la bonne porte. Je ne connais pas cette mystérieuse Blandine mais Michel, oui.
— Et vous savez où on peut le trouver ?
— Bien sûr. Au cimetière.
— Il est ?
— Il est. Emporté par un cancer, en 2010 ou 2011, je ne sais plus exactement.
— Il avait des enfants ?
— Oui, un. Que vous trouverez à la dernière maison en quittant le bourg, sur la route de Surzur. Il s’appelle Philippe.
Claire et Bastien avaient le sentiment d’être des découvreurs de trésors et ils touchaient au but. Ils montèrent dans la Juva 4 et prirent la route du Pont Rose. Ils trouvèrent sans difficulté la maison et sonnèrent au portail. Petit, trapu, ceint d’une tignasse de cheveux blancs, l’homme qui vint leur ouvrir devait avoir plus ou moins soixante-dix ans. Claire et Bastien se présentèrent, expliquèrent les raisons de leur visite. Philippe Le Gall les fit entrer dans sa maison.
— Un petit apéritif avant de plonger dans les souvenirs ? J’ai un Sancerre blanc de chez Millerioux qui ne demande qu’à être servi. Vous m’en direz des nouvelles.
Claire s’excusa de leur visite impromptue et le remercia de son accueil. Ils trinquèrent.
— Yec’hed Mat !
Après avoir raconté les circonstances de la découverte de la bouteille, et ce qui les avait amenés jusque chez lui, Claire lui tendit la lettre. Il la lut lentement. Il cachait mal une émotion évidente, ses mains avaient été saisies d’un tremblement. Il tendit en retour la lettre à Claire.
— Votre père ne vous avait jamais parlé de ce sauvetage ?
— Jamais. Il était bavard pour les choses sans importance et mutique pour les autres.
— Et vous connaissiez cette Blandine H ?
— Oui, Hamon de son nom de famille. Je l’ai même très bien connue.
— Elle pourrait avoir quatre-vingt-dix ans aujourd’hui. Êtes-vous toujours en relation avec elle ?
— Uniquement par la prière. Elle est décédée dans un accident de voiture en 1959. C’était… ma mère.
Claire et Bastien s’arrêtèrent net de parler. L’homme pleurait sans bruit. Il se leva et partit à l’arrière de la maison. Il revint avec un cadre.
— Je vous présente Blandine Hamon, épouse Le Gall.
— Nous sommes sincèrement désolés de la peine que nous vous faisons, lui fit Bastien.
Claire regarda attentivement le portrait, en noir et blanc. La femme était d’une grande beauté, traits fins et longs cheveux noirs, port altier.
— Votre maman était très belle. Vous avez les mêmes grands yeux verts.
— Le 17 mars 1955, je n’étais pas encore né. Je suis du 13 juillet. De la même année.
Claire et Bastien se regardèrent.
— Vous voulez dire que lorsqu’elle s’est jetée à l’eau, elle était enceinte de vous ?
— Oui, relisez bien la lettre. Il rechaussa ses lunettes et lut : « Alors, l’heure est venue. Nous allons le rejoindre.
— Vous pensez que le nous, c’est elle et… vous ?
— Pas impossible, non ? Mais ce qui m’interroge le plus, c’est « le rejoindre ».
— Comme si votre Maman voulait retrouver quelqu’un de cher.
— Exactement.
Bastien intervint.
— Savez-vous si votre père et votre mère se connaissaient avant cet événement ?
— Je l’ignore. Comme beaucoup de choses j’ai l’impression. Je vais chercher dans les papiers de famille.
Claire et Bastien prirent congé, en laissant à l’homme la lettre de sa mère et en s’excusant encore d’avoir bousculé sa vie.
Trois jours passèrent avant que Claire ne reçoive un mail.
« Bonjour Madame Hervé, j’ai fait quelques recherches pour essayer d’y voir plus clair. Rien ne me permet de penser que mes parents se connaissaient avant cette journée de mars 1955. J’en déduis donc que ce sauvetage les a suffisamment rapprochés pour qu’ils se marient quelques mois plus tard. Ce qui me permet de penser ça ? J’ai retrouvé le livret militaire de Papa. Il est rentré d’Algérie en février 1955. Vous l’avez compris, je dois me faire une raison : il n’est pas mon père. Je suis allé voir une vieille tante, qui est en Ehpad à Vannes. Après m’avoir dit de ne pas remuer la merde, elle a fini par me lâcher que maman avait eu une aventure avec un employé agricole et que tout le monde savait de qui j’étais le fils. Sauf moi… L’homme, qui aimait trop l’alcool et les femmes selon ma tante, avait disparu un soir en tombant à l’eau, après une soirée au bar du port. Son corps ne fut jamais retrouvé. Tout se tient. Je pense que votre mari trouvera sans difficulté ce fait divers dans les archives du Télégramme. Avec ma vraie identité. Bien à vous ».







