
Ceux qui fuient
Depuis un an, Gaétan sillonne les routes à bord de sa roulotte, tentant de laisser derrière lui le poids d’un drame qui a bouleversé sa vie. Lorsqu’il prend à son bord Brice, un adolescent en fuite, il reconnaît chez lui le poids de la culpabilité et des blessures du passé. Au fil des kilomètres et des confidences, deux destins cabossés se rencontrent.
Étrangement, les automobilistes étaient patients. Peu habitués probablement à un tel véhicule sur la route, cette marque d’un autre temps qui s’invitait dans l’ébullition du monde. Gaétan ne s’en étonnait plus. Bien sûr, il y en avait toujours de plus pressés que les autres, des mécontents qui par nature manifestaient leur impatience à grands coups d’avertisseur. Mais, avec le temps, il réussissait très bien à faire abstraction de tout ce qui était négatif autour de lui. Ces klaxons, il les entendait de moins en moins. Et son attention, il la prêtait plutôt aux gens qui venaient à sa rencontre. Ceux qui l’abordaient avec leur curiosité ou avec leurs souvenirs. Petits et grands venaient caresser les chevaux, les plus anciens se remémoraient leurs vacances à la ferme du grand-père, les foins, le lait que l’on allait boire au pis de la vache. Le matin même, lorsqu’il avait quitté Villedieu et le paysan qui lui avait offert un abri dans sa grange et son pré pour ses chevaux, Gaétan avait aimé sa conversation avec le petit-fils de son hôte qui, du haut de ses sept ans, lui posait question sur question.
— Pourquoi tu n’achètes pas une voiture ?
— Tu ne trouves pas que ça ressemble quand même à une voiture ?
— Ben non. T’as pas de moteur. Et puis je pense que je vais plus vite que toi avec mon vélo.
— Tu as raison, mon bonhomme. Je ne dépasse pas les 5 km/h en vitesse de pointe. Et oui, je pourrais avoir une voiture. J’en avais une il n’y a pas si longtemps d’ailleurs.
— Elle est tombée en panne ?
— Non, pas vraiment. C’est plutôt moi qui suis tombé en panne.
— Et ton métier, c’est de te promener en roulotte ?
— On peut dire ça comme ça.
Comme tous les matins, Gaétan s’était laissé porter par le hasard quand il avait fallu choisir sa route. Cette fois-ci, direction Grandlieu. Sept kilomètres avant d’atteindre le village suivant et de remettre son destin entre les mains de la Providence. À l’arrière, Roupillon faisait sa traditionnelle grasse matinée. Devant, Panhard et Levassor tractaient la roulotte, comme ils le faisaient depuis une année déjà. Gaétan s’étonnait toujours du temps qui passe. Du sable. Au fil des jours, il estimait avoir parcouru plus de 3 000 kilomètres depuis son départ, au mois de juin précédent. Et la roulotte tenait admirablement bien le choc. Ce qu’il perdait en vitesse de déplacement, il le gagnait en fiabilité : aucune panne, encore moins de l’électronique embarquée, il n’y en avait évidemment pas. Et, avec le recul, il était tout à fait satisfait des aménagements qu’il avait réalisés sur sa maison sur roues qu’il avait achetée une bouchée de pain à un voisin, du temps de sa sédentarité. Elle avait été utilisée comme chambre d’hôtes puis mise au rebut dans une grange. Il avait dû traiter le châssis et les principales pièces de bois, renforcer le timon, mettre des pneus neufs, rajouter les brancards permettant d’envisager de nouveau la traction animale. Deux mois après avoir pris sa décision, il était prêt à prendre la route. À l’intérieur, un lit simple, qui servait de banquette le jour, une table amovible, un évier alimenté par un jerrican. Le strict nécessaire. Pour la cuisine, un réchaud à gaz. Pour le chauffage, l’hiver, une couette épaisse et des couvertures, quand il ne trouvait pas le clos et le couvert chez l’habitant. Pour la toilette, la rivière. Pour les toilettes, un arbre et une pelle militaire. Gaétan avait été étonné de la façon dont ses besoins avaient évolué. Depuis toujours, il avait habité une maison, avec le confort minimal auquel chacun est en droit de s’attendre. Petit, avec ses parents et ses frères et sœurs, chacun avait sa chambre, le chauffage était allumé tôt dans la saison. Puis, au pensionnat, les conditions étaient plus rustiques mais il s’était toujours adapté, sans difficulté, à ses nouvelles conditions de vie. Par la suite, il avait toujours voyagé léger. Peu de meubles, peu de vêtements, peu d’objets qui le suivaient. Il s’en détachait par nature.
Gaétan s’arrêta deux kilomètres avant Grandlieu, au bord d’un lac. Il détacha Panhard et Levassor qui ne firent pas plus de dix mètres avant de commencer à brouter le trèfle, que la présence de l’eau faisait pousser en abondance. Après déjeuner, il s’assoupit dans l’herbe comme souvent, Roupillon à ses pieds. C’était le genre de chien qui était attaché à son maître d’une laisse invisible. Il reprit la route vers 15h00. Quelques centaines de mètres plus loin, il le vit. Entre quinze et vingt ans, une grande maigreur, de longs cheveux bouclés, d’un noir d’encre. Et le pouce qui se tendait et que l’adolescent baissa lorsqu’il vit la roulotte approcher. Parvenu à sa hauteur, Gaétan arrêta les chevaux.
— Holà, tout doux, les cocos, on a un invité de marque.
— Bonjour monsieur, ne vous arrêtez pas, j’aurais plus vite fait d’y aller à pied.
— Si la vitesse est le critère numéro 1, alors ne monte pas, tu as raison. Mais crois-en mon expérience, tu auras bien le temps de te faire bouffer par le temps. Profite de ma roulotte qui t’offre bien plus qu’un moyen – certes lent – de locomotion. Allez monte, fit-il en lui tendant la main. Suis sûr que tu vas finalement l’apprécier mon camping-char !
Le jeune garçon s’installa sur la banquette à la droite de Gaétan.
— Tu peux poser ton baluchon derrière. Comment t’appelles-tu ?
— Brice.
— Et où vas-tu comme ça, Brice ?
— Un peu long à raconter. Vous pourrez me laisser au prochain village ?
La roulotte se remit en mouvement et mit une trentaine de minutes pour atteindre Charlieu. L’adolescent était pour le moins taiseux et Gaétan avait le plus grand mal à lui arracher des réponses autres que « oui », « non » ou « sais pas ». Parvenu sur la place du village, il arrêta le convoi au pied de l’église. Le jeune homme descendit d’un bond.
— Merci, m’sieur.
— De rien, mon grand. Si jamais ça te tente, je fais un cassoulet ce midi.
Brice marqua l’arrêt et se retourna vers Gaétan.
— Tiens, prend cette pièce de deux euros et va me chercher une baguette à la boulangerie, s’il te plaît.
La proposition de partager un repas n’était pas anodine. Si le jeune homme acceptait sans tergiverser, c’est qu’il n’avait pas un flèche et qu’il mangeait encore moins à sa faim. S’il refusait, c’est que ce n’était pas un sujet. Et sans être plus fin que la moyenne, Gaétan savait juger et jauger les personnes qu’il rencontrait.
Il donna à manger à Roupillon. Des croquettes. Au poulet. Qu’il avala d’un trait. Curieuse, cette habitude de la plupart des chiens d’engloutir le contenu de leur gamelle comme si le temps leur était compté. Puis, il fit chauffer le contenu de sa boîte de conserve. Brice était revenu et avait généreusement attaqué le quignon.
— Bon, tu me dis ce que tu fais dans ce trou perdu ? Tu ne devrais pas être à l’école ? Tu as quel âge au juste ?
— On est chez les condés ou quoi…
Ce qui fit rire Gaétan. Bien que son compagnon de route ait le verbe rare, il avait le sentiment d’être en face d’un bon petit.
— Je te donne 15-16 ans au plus, avec un sac de sport sur l’épaule. Le goût pour le secret. Je me trompe ou tu es un peu, comment dire, égaré ?
— Je suis à Charlieu.
— Ça, ça me prouve juste que tu sais lire. Pas ce que tu es venu y faire.
— Rien de précis.
— Je vais montrer l’exemple et briser la glace. Je m’appelle Gaétan Labrousse. J’ai 57 ans depuis quelques jours, né dans un bled paumé près de Clermont-Ferrand. Enfance classique, scolarité sans histoire, BEP de mécanicien et un premier boulot dans le seul et unique garage à vingt kilomètres à la ronde.
— Vous auriez pu choisir plus rapide pour faire la route, non ?
— Exact. Mais vois-tu, j’ai toujours été un amoureux des belles voitures et de la vitesse. Mais comme j’avais pas un rond, j’ai juste récupéré la 205 de mon oncle que j’ai voulu customiser. En quelques mois j’en ai fait une petite voiture de course.
— Vous l’avez revendue pour acheter votre charrette ?
— Non, j’ai préféré la crasher dans un accident. Gros excès de vitesse, un peu d’alcool par-dessus ça, puis le trou noir. Et le réveil à l’hôpital.
— Et votre destination, c’est quoi ?
— La rédemption.
— C’est loin ?
— Quand on a besoin d’expier, rien n’est loin, mon garçon. Gaétan riait intérieurement, car il voyait bien que le petit ne comprenait pas grand-chose à ce qu’il lui racontait. Il lui expliqua qu’il se laissait porter par le temps, les rencontres, le hasard et qu’il laissait le destin lui tracer sa route.
— Mais pourquoi vous avez choisi de faire cette route en charrette ?
— Pourquoi pas plutôt ? J’ai eu simplement besoin de ralentir.
— Là, vous êtes servi !
— On peut le dire. Ce que je ne t’ai pas dit, c’est que, quand j’ai eu mon accident, je n’étais pas seul dans la voiture. Il y avait mon amie également.
— Et ?
— Et elle est morte. Par ma faute. De l’imbécile que j’étais. J’ai vécu avec cette culpabilité, pendant des années, mais il y a cinq ans, j’ai serré le moteur. Plus d’essence, j’ai mis le clignotant. J’ai quitté mon job de mécano et j’ai acheté cette roulotte. C’était comme une évidence, il fallait que je revienne au dénuement, à l’essentiel. J’ai souhaité ne plus rien posséder – enfin, le moins possible – pour voir si je retrouvais un peu de sens à ma vie.
— Verdict ?
— Validé mon coco, validé. Cette vie me rend heureux. Enfin, autant qu’on puisse l’être après avoir causé la mort de quelqu’un… Mais je parle beaucoup de moi. Et toi, qu’est ce qui t’amène sur la route ?
— La fuite.
— Comme souvent. On fuit tous quelque chose, et à ton âge, ce doit être la famille que tu fuis ?
— Exact. Enfin, surtout mon père.
— Violent ?
— Et alcoolique.
— Addiction terrible, on ne s’en sort jamais si on n’est pas bien entouré ni soutenu.
— Il a fait le vide autour de lui.
Le petit avait le visage très dur, détermination et tristesse mêlées. Il s’était tu et Gaétan avait compris que le temps des confessions était passé. L’après-midi se passa agréablement. La roulotte avait repris la route, en direction des Bondes qu’ils n’atteindraient que le lendemain. Roupillon, à son habitude, trottait à une dizaine de mètres devant les chevaux. Brice avait mis ses écouteurs, Gaétan n’entendait que le son des basses qui s’en échappait.
Le soir venu, ils bivouaquèrent près d’un petit cours d’eau. Ce qui permettait aux chevaux de s’abreuver et à Gaétan de se tremper au petit matin. Il aimait beaucoup la rusticité de sa vie. Le dénuement n’était pas pauvreté. Il se contentait de peu et ce peu le rendait profondément heureux. Il avait préparé un feu pour y cuire des merguez et des pommes de terre à la cendre. Le temps que les braises se forment, il avait été en quête de jeunes pousses de pissenlits et de lamier, de quoi faire une salade d’accompagnement.
Brice était parti se baigner à la rivière avec Roupillon. Gaétan prit le casque et le mit sur ses oreilles. Sans grande surprise, c’était du rap. Il avait un peu de mal à trouver ça mélodieux et encore moins bien écrit. Mais bon. En voulant passer à la chanson suivante, il fit apparaître une autre page ouverte sur le téléphone. Curieux, il la lut.
Quand Brice revint, Gaétan fut surpris de le voir jouer avec Roupillon. De lui parler même. Il s’approcha du feu, s’assit à même le sol et tendit les mains pour se les réchauffer. Gaétan le rejoignit. Dans un premier temps, les deux hommes ne parlèrent pas mais la même félicité se lisait sur leur visage. Gaétan plaça les pommes de terre, préalablement enveloppées d’un papier aluminium, sous la cendre. Il avait amené avec lui une bouteille de cidre fermier, dont il proposa un verre à son jeune passager. Et ils trinquèrent.
— À ta santé, mon p’tit gars. Les verres s’entrechoquèrent. Ça me rappelle les virées avec mon père, quand j’étais petit. Il aimait beaucoup être dehors, et nous avec. On faisait des cabanes, il nous construisait des moulins avec de vraies pales que nous installions dans la rivière. Pour mes dix ans, comme il l’avait fait pour mes frères avant moi, il m’avait offert un couteau dans un étui de cuir que l’on pouvait passer à la ceinture. C’était le signe que j’avais l’âge. Je me souviens encore de la fierté que j’avais ressentie. Et toi, ton père, comment est-il, mis à part d’être alcoolique ?
— Absent, je dirais. Une seule chose l’intéressait, la bouteille. Il ne cherchait même plus à se cacher. Toute sa pauvre vie tournait autour de ça. Alors sa femme et ses enfants…
— Il est mort ?
— Pourquoi tu me dis ça ?
— Tu en parles au passé.
— Cirrhose.
— La semaine dernière, c’est ça ?
Brice s’arrêta de parler et regarda Gaétan avec un mélange de surprise et de colère.
— Brice, ne m’en veut pas, mais j’ai voulu écouter ta musique et je suis tombé sur une page internet qui était ouverte sur ton téléphone.
— Et ?
— Et je comprends que ton père est mort… et que, si je comprends bien les interrogations du journaliste, tu n’y es certainement pas étranger…
— Si c’est ce que tu veux savoir, je ne l’ai pas tué, c’est l’alcool qui s’en est chargé.
— Alors pourquoi, dans l’article, on signale ta disparition, en même temps que la mort de ton père ?
Brice hésita, en se triturant les mains.
— Quand je l’ai retrouvé, en rentrant de mon entraînement de foot, il était allongé dans la cuisine. Il avait vomi, il râlait. Il me regardait avec des yeux que je n’oublierai jamais. Des yeux qui m’imploraient. Alors j’ai fait ce qui m’a semblé devoir être fait. Il fallait que tout ça s’arrête.
Un moment de silence se fit. Gaétan remuait les cendres, Brice caressait Roupillon qui ne quittait plus d’une semelle son nouveau compagnon.
— Gaétan, j’ai confiance en toi. Si les gendarmes me retrouvent, et m’interrogent, je dirai que j’ai retrouvé mon père mort dans la cuisine, étouffé dans son vomi. Mon père m’a gâché les dix-sept premières années de ma vie, je ne le laisserai pas gâcher la suite. Tu vas me balancer aux condés ?
— Je serais malvenu de faire ça, mon coco. Même si je ne suis pas un meurtrier au sens de la loi, ce que j’ai sur la conscience est probablement aussi lourd que ce que tu portes. Sans que j’aie fait un jour de prison. Alors, pour répondre à ta question, non. La vie que j’ai eue porte la marque indélébile de la mort de mon amie, mais ce drame ne la définit pas pour autant. On ne peut pas se résoudre au malheur. Et tu vois, à bord de ma roulotte, j’avance tous les jours un peu plus. Ça a l’air de rien, mais chaque kilomètre fait de moi un autre homme. Il faut faire confiance à la vie.
Après quelques minutes où aucun des deux ne parla, Gaétan reprit.
— Que comptes-tu faire ?
— Je ne sais pas. J’ai besoin d’un peu de temps.
— La réponse à la question que tu ne m’as pas encore posée est oui.
— Oui, quoi ?
— Roupillon et moi, on est d’accord. Panhard et Levassor également. Tu peux rester. Et réfléchir à la suite de ta vie.







