
L’ombre Marine
Paul est de retour sur l’Île de Groix, pour un dernier rendez-vous avec sa fille Marine, disparue quelques mois plus tôt. De retour dans la maison qui s’était refermée comme la page d’un mauvais livre.
Elle s’était endormie. Avait fermé ses volets comme on ferme les yeux. Emporté par quelque chose de plus fort que soi. Lorsque Paul était entré, l’odeur familière s’était rappelée à lui. Un mélange de cire d’abeille, dont Jeanne enduisait les meubles de famille, et de poussière qui se dépose et mesure le temps qui passe. Une odeur de joie également. Même si ça ne peut pas être décrit, il la sentait à l’instant présent. Elle était pleine de rires, de discussions passionnées, de cris et cavalcades des enfants. Paul rouvrit les yeux. Il se tenait dans l’entrée, déposa son sac de voyage à ses pieds et se mit à pleurer.
Trois jours plus tôt, la gendarmerie de Groix l’avait appelé. Il avait immédiatement compris qu’on avait retrouvé Marine. 124 jours plus tard. Il l’avait cherchée pourtant. Inlassablement, pendant plus de deux mois. Puis, il avait dû se faire une raison. Il ne la retrouverait pas. Pas un recoin de la côte qu’il n’ait exploré. A guetter l’horaire des marées en espérant que la pleine mer la lui ramènerait.
— Monsieur Germain, on pense l’avoir retrouvée. Les vêtements, ça correspond. Etes-vous sur l’île ?
— Je suis revenu sur Paris. Venir à Groix m’est difficile désormais.
— Il faudrait que vous veniez. On l’emmène à l’IML de Lorient pour autopsie.
— Elle est comment ?
— Malheureusement comme quelqu’un qui a passé un long moment dans l’eau. Vous n’aurez pas à reconnaître le corps, l’ADN s’en chargera mais vous devez être là pour les formalités.
— Où l’avez-vous retrouvée ?
— A la Pointe des Chats. Un jeune homme qui faisait de l’escalade. On vous en dira plus. On se voit lundi ?
Une quinzaine de jours s’était passée. Le médecin légiste avait confirmé qu’il s’agissait bien de Marine. Paul s’était laissé porter par les événements, sur pilote automatique. Le corps avait été incinéré, l’urne lui avait été remise, et il avait rejoint Groix. Marine adorait l’île et la maison du Bourg. Le décor des vacances, de l’insouciance, de la chaleur de l’été et de la fraicheur du soir, des sorties en mer pour pêcher. Ce jour-là, elle était partie en vélo avec Baptiste, qui était à la fois tombé amoureux de l’île et de la jeune femme. Un pique-nique à la plage des Grands Sables, Port-Tudy, les chemins pierreux, bordés de murets, la douceur de vivre et cette virée au sud. Pour prendre des photos instagrammables avait déclaré le jeune homme aux gendarmes qui l’avait entendu. Marine qui prend la pose en bord de falaise, qui perd l’équilibre et que les flots battant la côte engloutissent. Quarante mètres plus bas.
Paul ouvrit les volets. La lumière du jour fit danser la poussière. Il remit l’électricité, rouvrit l’eau et rentra du bois pour faire une flambée. Assainir. Il fallait assainir cet air que l’absence rendait irrespirable.
Il avait été étonné de sa propre résilience. Maintenant que Marine lui avait été rendue, faire son deuil n’avait pourtant pas plus de sens. Jeune père, il avait été stupéfait de la force du lien qui s’était noué avec l’enfant. Quelque chose qui tenait plus de l’animalité que de la raison. A cinquante ans, c’est Maiwen qui était partie, prématurément. Emportée par un cancer du pancréas en deux mois. Pour Marine, perdre sa mère avait été une douleur incommensurable. Même si voir ses parents disparaître avant de soi-même perdre la vie était dans l’ordre naturel des choses. De ce jour, la maison de Groix, dans la famille de Maiwen depuis des générations, n’avait plus tout à fait été la même. Moins chaleureuse, moins vivante, comme accablée de chagrin. Le soleil était moins chaud, les vents plus forts et pénétrants, l’humidité plus présente. La vie avait changé.
Paul avait voulu une cérémonie religieuse en l’église du Bourg. Non pas qu’il fut particulièrement croyant. Avec le sentiment plutôt que la douleur ne devait pas être évitée, qu’il fallait l’affronter les yeux grands ouverts, que le recueillement et la solennité des lieux participaient à un processus naturel. Ce chœur, éclairé de ces deux puits de lumière. Saint-Pierre, Sainte Madeleine, Sainte-Hélène et Saint-Guthiern qui veillent. Ce moment intense lui fut d’un grand secours. Il avait laissé le laïc officier avec une grande liberté. Il avait validé les textes proposés, les intentions, peu lui importait. Il avait juste souhaité se retrouver avec sa fille en toute intimité. Un tête-à-tête posthume. Raison pour laquelle il n’avait prévenu personne. Maiwen et lui étaient des enfants uniques, les grands parents avaient disparu. Les amis de Marine avaient repris le cours de leur vie et les appels des proches s’étaient faits plus rares. Vingt-trois années de vie face à la puissance de l’oubli.
— Monsieur Paul ?
Perdu dans ses pensées, il n’avait pas entendu arriver la voiture de la jeune femme.
— Bonjour Amandine, comment allez-vous ?
— Moi ça va toujours vous savez. C’est plutôt à vous que je retourne la question.
— Je suis toujours vivant. Je m’en étonne chaque jour un peu plus, mais c’est comme ça.
— On dirait que vous le regrettez, ça me rend tellement triste…
— C’est comme ça, personne ne peut rien y faire Amandine. En tous les cas, merci beaucoup de vous être rendue disponible pour faire la toilette de cette maison. Et de bien vouloir nourrir son unique habitant.
— C’est normal monsieur Paul. Ma mère avant moi a vécu à vos côtés, pendant trente années, vous l’avez toujours considérée comme un membre de la famille et jamais comme une employée de maison. Et quant à moi, vous connaissiez les liens qui me liaient à Marine. C’était ma sœur de cœur, étouffa-t-elle dans un sanglot. Paul la prit dans ses bras, sans un mot. Les mots ne consolent pas.
Maintenant que la cérémonie religieuse était passée, Paul aurait pu refermer la maison comme on referme une page de sa vie. Mais il avait voulu prolonger le séjour. Tout d’abord pour trouver le meilleur endroit pour disperser les cendres de Marine. Et puis autre chose, qu’il ne s’expliquait pas. Mais il se laissait porter, sans se poser de questions, comme il le faisait depuis des mois déjà. Il avait poliment décliné l’invitation à dîner des parents d’Amandine. Pas prêt à expliquer l’inexplicable, à briser les pesants silences, à affronter la vie qui continue.
Naturellement, il imagina disperser les cendres à l’endroit même où Marine avait chuté. Puis il se fit la réflexion que ça n’avait finalement pas beaucoup de sens ; les lieux étaient entachés de manière indélébile, ils n’étaient pas associés à un moment heureux ou qui comptaient pour la jeune femme. Amandine lui suggéra de répandre le contenu de l’urne au pied d’un mimosa, qui s’acclimatait bien au climat océanique de Groix, et qu’il serait possible de planter au fond du jardin, entre la mare et l’eucalyptus, à l’abri des vents d’ouest.
Paul en convint et il passa commande l’après-midi même auprès du jardinier-paysagiste groisillon qui lui entretenait le jardin l’année durant. Trois jours passèrent avant que le mimosa ne lui soit livré. La veille, il avait préparé le trou, dans lequel il avait placé un mélange de compost et de feuilles. Paul et Amandine plantèrent l’arbuste sans attendre, après avoir pris soin de déposer les cendres. Un instant de recueillement. Ils pleurèrent.
— C’est le symbole de la renaissance, de l’optimisme, de la gaité. Ça lui ressemble un peu, non ? Même si elle l’était moins les semaines précédant sa mort bien sûr. Et puis, cette couleur jaune, elle l’aimait beaucoup.
Les deux se tenaient la main, comme pour se donner le courage dont ils manquaient de manière évidente. Paul laissa passer cet instant de recueillement puis s’adressa à Amandine.
— Merci d’être là Amandine, ta présence me fait du bien. Et Marine doit être contente de nous voir réunis. Pourquoi dis-tu qu’elle était moins gaie ?
— Elle l’était, c’était sa nature. Mais, elle se doutait que c’était la fin.
— Excuse-moi Amandine, mais de quoi parles-tu exactement ?
— De Baptiste. Enfin, de leur histoire. L’été de la dernière chance. La jeune femme lut de l’incrédulité dans les yeux de Paul. Vous l’ignoriez ?
— Tu m’expliques ?
— Amandine avait annoncé à Baptiste qu’elle souhaitait prendre du recul à la fin de l’été, elle n’était plus sûr de leur relation. Après huit ans… Lui était persuadé qu’elle avait rencontré quelqu’un d’autre. Ce qui le rendait suspicieux, sur ses gardes, elle détestait ce qu’il était en train de devenir.
— Je tombe des nues… Baptiste ne m’en a jamais parlé, même après la disparition de Marine.
— Il a dû se dire que révéler la prochaine rupture n’avait pas beaucoup de sens à la vue des circonstances.
— Dans quel état d’esprit était Marine ?
— Elle se sentait libérée, c’est ce qu’elle m’a confiée quelques jours avant… enfin, avant… sa disparition quoi.
Paul regardait Amandine dans un mélange de perplexité et d’effroi.
— Regarde-moi. Tu veux dire quoi au juste ?
La jeune femme ne répondit pas tout de suite. Elle replaçât de la terre au pied du mimosas du bout de sa chaussure.
— C’est important de bien tasser et de faire une petite cuvette.
— Amandine, je m’en fous du mimosa. Tu as… un doute ?
— … C’est n’importe quoi de toutes façons. On ne fait pas de mal aux gens qu’on aime.
— C’est vrai la plupart du temps, mais pas toujours. Elle t’avait dit quelque chose ?
— Baptiste me cuisinait régulièrement pour savoir si je connaissais son remplaçant. Ça le rendait fou que Marine puisse tenir quelqu’un d’autre dans ses bras. Je ne le reconnaissais pas, lui qui était d’ordinaire si doux.
— Mais du coup, tu as un doute sur quoi ?
— Je sais que c’est fou, mais ça m’a traversé l’esprit. Que sa chute n’était peut-être pas… accidentelle…
La conversation avec Amandine avait profondément troublé Paul. Non qu’il soit en colère de n’avoir rien remarqué, ou encore que sa fille dont il était si proche ne se soit pas confiée. Non, ce n’était pas ça. Plus simplement, il se refaisait le film en arrière. Les longues journées de recherches le long des côtes, l’angoisse qui l’avait rongé, le peu d’espoir auquel avait succédé le renoncement. Et puis, ces pleurs sincères de Baptiste, qu’il avait réconforté autant qu’il l’avait pu. Des moments forts, de communion dans la peine, qu’il revisitait désormais. Et si…
Paul avait finalement prolongé son séjour à Groix, désireux de se retrouver quelques jours avec lui-même. La solitude ne l’avait jamais effrayé. Il en avait fait une amie proche, une confidente. Elle ne le compromettait pas, ni le jugeait. Il avait profité de ces jours de repli pour ranger et faire le tri dans la maison. Il n’avait jamais été de ces hommes qui conservent par fidélité familiale, ou de par la valeur des choses. Au fil du temps, il s’était totalement détaché des objets, des meubles, des lieux. Seuls les souvenirs de la vie d’avant, de la vie d’avec Marine, résistaient à la distance qu’il mettait avec toute chose. Il avait programmé son retour sur le continent pour le 15 octobre. Un rendez-vous chez le cardiologue qu’il pouvait difficilement déplacer. Il prit le temps de faire un mail à Baptiste. Lui donnant des nouvelles, lui racontant ces dernières semaines, la découverte du corps, la crémation, la plantation du mimosa. Jusqu’à présent, il l’avait tenu éloigné de ce qui le rappelait à la douleur et à l’absence. Il n’avait que 24 ans, une vie à construire, loin de Groix et de ses pesants souvenirs. Il termina son message en faisant référence à la conversation qu’il avait eue avec Amandine. « Elle m’a confié que vos relations, avant la disparition, n’étaient plus aussi bonnes qu’avant et que Marine envisageait de mettre un terme à votre relation. Excuse-moi d’aborder ce sujet qui doit être douloureux pour toi, autant qu’il l’est pour moi, mais j’ai un besoin viscéral de comprendre. Même si je sais pertinemment que ça ne changera rien, que vous prendrez toujours ces photos, qu’elle se reculera de quelques pas pour être dans l’axe du soleil couchant, qu’elle disparaitra dans un cri déchirant qu’un père entend bien qu’il n’eut pas été là. Dis-moi Baptiste, j’ai besoin de savoir. Voyons-nous à mon retour, je t’appelle ».
Quelques jours plus tard, Paul referma la maison. Il avait toujours ce sentiment, en partant, d’une petite mort. Comme si le simple fait de fermer les volets, de vider le réfrigérateur signifiait une fin en soi. La maison s’endormirait pour l’hiver, l’humidité portée par les vents marins viendrait l’assaillir, dans un incessant flux et reflux. Il était surpris de ne plus ressentir le même attachement aux lieux, lui qui en avait été follement amoureux et qui avait abrité de si beaux jours. Jusqu’à un passé proche. Une fois la maison fermée, il mit les clés dans la boîte aux lettres afin qu’Amandine puisse les récupérer le soir-même.
La mer étant particulièrement formée, la traversée prit une cinquantaine de minutes pour rejoindre la gare maritime de Lorient. C’est en récupérant le réseau qu’il prit connaissance du message de Baptiste. « Bonjour Paul, bien reçu ton message. Je te demande pardon, mille fois pardon. Tu auras bientôt de mes nouvelles ». Ce qui fit sourire Paul.
— Et quand avez-vous compris, lui fit l’inspecteur.
— Lorsque vous m’avez appelé…
Tout était allé tellement vite. Cet appel de la gendarmerie à son arrivée à Versailles. Puis le message laissé par Baptiste à son intention, que l’officier lui lut.
« Paul, tu m’as toujours considéré comme ton fils. Tu le sais, mon père m’a abandonné lorsque j’avais dix ans, ma mère s’est détournée de moi pour mieux céder à ses addictions. En qui pouvais-je placer ma confiance ? Je n’aurais pas supporté un nouvel abandon. Pardon Paul ».
— Où l’avez-vous retrouvé ?
— C’est un promeneur qui a aperçu le corps flottant dans le grand canal.
— Suicide ?
— Ca en a les apparences. Vous en comprenez la raison ?
— J’en ai malheureusement peur…







