
Les trésors ou la ruine
À la fin de l’été, deux amis d’enfance se retrouvent face aux vignes de Sancerre et partagent un verre de vin. Mais derrière la beauté du paysage se cache une histoire rude : celle des vignerons marqués par le phylloxéra, la guerre et les drames familiaux.
C’était la fin de l’été. Les journées étaient encore chaudes et emmenaient avec elles les lourdes senteurs de la terre qui achève sa folle course contre le temps. De sa terrasse, qui lui donnait une vue panoramique à la fois sur les vignes et la Loire qui serpentait en contrebas, Michel savourait cet instant de quiétude volé. Il apercevait au loin les champs récemment moissonnés qui laissaient leur empreinte de couleur paille sur le paysage et, plus proches de la maison, les vignes qui portaient leurs lourdes grappes pour quelques heures encore.
— T’en penses quoi frérot ?
— Que nous sommes des privilégiés ?
Michel hocha affirmativement de la tête. Et trinqua avec son compagnon de toujours. Avec Jérôme, ils s’étaient connus à l’école primaire de la Porte César. 45 années plus tôt. La vie les avait éloignés mais sans jamais qu’ils perdent le fil. Ils savaient au fond d’eux que quelques minutes repassées ensemble les ramèneraient instantanément à la complicité de leur enfance sancerroise. Michel avait mis les pas dans ceux de son père et repris le domaine familial quand Jérôme était monté sur Paris, avide d’horizons qui dépassaient ceux qu’il jugeait étriqués de la boucherie familiale du sortir de la rue Porte Vieille. Au fil des ans, Michel avait considérablement agrandi le domaine et misé sur la viticulture biodynamique. Avec des fortunes diverses, mais il avait la certitude d’être sur la bonne voie. Quant à Jérôme, il avait fait carrière dans le milieu littéraire parisien. A défaut d’être un écrivain, reconnu – il avait édité une dizaine de romans – il s’était imposé dans la critique et prêtait sa plume à des biographies de personnalités plus ou moins célèbres.
— Ce vin, c’est une œuvre d’art.
— Ce serait malheureux qu’étant né à Sancerre tu n’en aimes pas le vin quand même.
— Oui et non. Comme je dis souvent, il doit bien y avoir des végétariens à Morteau et des gens sans permis de conduire à Sochaux. J’ai cette chance que mon père m’ait transmis la passion. Alors, raconte-moi, paraît que tu veux raconter le vin et la vigne ?
— J’ai récemment participé à une remise de prix littéraire et le dîner qui s’en est suivi a été l’occasion pour tous les convives, majoritairement mâles tu t’en doutes, d’échanger clichés et lieux communs sur le vin.
— Et ils disaient quoi tes sachants de mes deux ?
— Que d’avoir des vignes, c’était la rente Pinay, que les viticulteurs se faisaient des couilles en or depuis des générations et des générations. Et je n’ai pas pu m’empêcher.
— A la bonne heure, mon Jéjé, t’as défendu les tiens ! Dans ce verre, il y a tout le travail des hommes. Le vin n’a de prix que ce chacun lui donne.
— Tu vois ce que j’ai au bout de ma chaîne ? Jérôme mis son pendentif sous les yeux de Michel qui le saisit pour l’examiner.
— Ça ressemble à un collier de Verdun, non ?
— C’est mon arrière-grand-père qui l’a fondu pour qu’on n’oublie pas. Ses vignes avaient été dévastées par le phylloxéra. Du jour au lendemain, plus de revenus, l’angoisse de faire vivre sa famille. Aucun des participants à ce dîner ne savait ce que symbolisait cette croix de camphre. Que les nôtres enfouissaient au pied de leurs vignes pour essayer d’en détourner le ravageur. Puis je leur ai raconté les greffes américaines et lorsque, les pieds se sont remis à produire, le tocsin de la guerre qui a privé la terre de ses mains d’hommes.
— Je ne sais pas comment les anciens ont fait pour s’en relever. Ça a brisé des familles entières. A commencer par la mienne d’ailleurs.
— Il me semble t’avoir déjà entendu dire que vous êtes vignerons sans interruption depuis la nuit des temps, je me trompe ?
— 1513 pour être tout à fait exact. Mais le domaine vient de ma branche maternelle. La tempête a été rude, mais il avait les reins suffisamment solides pour amortir les chocs successifs.
— Ça n’a pas été le cas du côté paternel ?
— Le « phyllo scélérat » comme on l’appelait a déboulé tardivement, vers 1894. Dans le sancerrois, on est passé de 2 300 hectares à… zéro en quelques mois. Et comme il fallait faire bouillir la marmite, nombreux sont les vignerons qui ont laissé derrière eux les paysages désolés, la terre nue, pour aller garnir les rangs des ouvriers dont avaient besoin les industries de Bourges ou pour construire la ligne Bourges-Cosne. Pour autant, François, mon arrière-grand-père, a tenu bon. Mais rapidement, les vignerons ont été confrontés à des difficultés pour acheter le bois de greffage, à des erreurs dans le choix des porte-greffes, au manque de main d’œuvre. Il a réussi à vaincre tous ces obstacles, et il a fallu ensuite attendre de longues années avant que les pieds produisent.
— Et j’imagine qu’ensuite ces mêmes vignerons ont été cueillis par la guerre ?
— Une guerre qui n’avait rien de grande, contrairement à ce qu’on lit dans les livres d’histoire. François était de 1870, trop vieux donc pour partir au front. Par contre, ses deux fils aînés, Louis et Emile, qui travaillaient aussi à la vigne, ont été appelés. Le 1er août 1914, le tocsin s’est fait entendre partout, comme il était d’usage pour avertir la population d’un danger imminent. Un danger qui allait durer 1 562 jours.
— Ils s’en sont sortis ?
— Ça aurait été miraculeux. Songe que 900 soldats français sont tombés chaque jour de ce conflit absurde. Emile a été déclaré disparu après la bataille de Morhange, en Moselle qui était alors territoire allemand. Sa guerre à lui aura duré trois petites semaines. Trois ans plus tard, ce fut au tour de Louis, sur le Chemin des Dames. C’était un cousin Habert, alors maire de Sancerre, qui est venu avertir mon père de la disparition de ces deux fils.
— Et comment faisait-il pour travailler la vigne pendant cette période ?
— Les familles étaient très solidaires. Les vieux ont repris du service et les femmes ont pallié comme elles ont pu l’absence des hommes. Mais le décès de ses deux fils, ça a brisé François. Il s’est mis à se désintéresser d’un travail pour lequel il avait jusqu’alors donné sa vie. La joie de vivre l’a quitté, il s’est renfermé. Il lui restait un fils, René, heureusement trop jeune pour partir à la guerre.
— Ton grand-père ?
— Mon grand-père. Et la descente aux enfers a commencé. Il a commencé par délaisser la vigne puis s’est mis à boire un peu plus que de raison. Son épouse, une maîtresse-femme, a senti le vent tourner et a pesé de tout son poids pour ouvrir un commerce de négociant en vins et liqueurs dans l’ancien magasin de chandelles de son propre père. Ce qui a permis à la famille d’en vivre correctement, tout en vendant régulièrement quelques parcelles de vignes.
— La vigne, vous n’en avez plus de ce côté-là ?
— Non, les dernières ont été vendues en 1926, quelque temps avant.
— Avant quoi ?
— Avant que ça tourne définitivement vinaigre. Progressivement, François a développé des comportements étranges. Les médecins qui ont signé son acte de décès ont mentionné qu’il était atteint dans un premier temps de « dépression mélancolique avec auto-accusations ». Puis, assez vite, il s’est mis à suspecter son entourage de tenter de l’empoisonner. La bonne tout d’abord, puis sa femme et ses beaux-parents. Jusqu’à demander l’analyse d’une soupe, et enfin ne plus vouloir partager les repas de la maison. Fin octobre 1926, il a mis un terme à cette vie qui n’avait plus de sens en avalant de l’acide sulfurique, celui-là même qu’il utilisait autrefois pour traiter ses vignes.
— Pas gaie ton histoire.
— Pas gaie, mais c’est ça qu’il faut que tu racontes à tes connards de scribouillards. C’était ça la réalité de la viticulture. Une vie rude, incertaine. Et tu vois mon Jéjé, tout ce que je viens de te raconter, on le retrouve dans ce verre de blanc. Il contient les peines et les souffrances de nos anciens, les rires des poêlées pour fêter les fins de vendanges, les pluies qui lessivent nos sols et le soleil qui en fait chanter les silex, la dureté de la taille hivernale, la procession de la Saint-Vincent, le palissage de printemps puis l’épamprage, les regards vers le ciel pour prier le nuage de grêle de bien vouloir crever au-dessus de la Loire plutôt que du vignoble. Lamartine avait tout résumé : « Les vignes font un immense tapis vert. Le soleil et les nuages en sont les deux croupiers qui vous jettent les trésors ou la ruine ».
Michel resservit son ami et porta un toast.
— Tout est condensé en douze centilitres. C’est un verre de vin et un livre à la fois. A la santé de tous ceux qui nous ont précédés.
— Et de ceux qui prennent la suite et conjuguent l’histoire au présent.







