
Les moments suspendus de Désiré Rinaldi
A la Croix-Sainte-Geneviève, le terrain de Désiré Rinaldi, avec vue sur mer, attise les convoitises des promoteurs. L’étau se resserre mais il n’est pas homme à s’avouer vaincu…
C’était une année à fruits. Autant la précédente avait été un vrai désastre, du fait d’un printemps très pluvieux et de la grêle d’été redoutée de tous les viticulteurs, autant ce cru était généreux. En soupesant une grappe gorgée de soleil, Désiré soupira d’aise. Il prit appui sur ses genoux et se releva lentement pour ménager ses articulations. Il était à la fois heureux que la nature le gâte ainsi et soucieux des années à venir. Qu’adviendrait-il de ses vignes quand il ne pourrait plus s’en occuper ? Même le phylloxera n’en était pas venu à bout. Ni les bras qui manquaient durant la première guerre mondiale, les femmes avaient courageusement pallié l’absence des hommes. Lui-même les tenait de son père qui les tenait de son père avant lui. Et ainsi de suite. Pour autant, jamais les deux hectares n’avaient suffi à faire de la viticulture un métier à part entière. Juste une bulle salutaire. Quand il poussait le portail antédiluvien qui séparait ce sanctuaire de la ville qui l’entourait, Désiré y déposait tous ses soucis du quotidien et mettait ses pas dans ceux de ses ancêtres.
Enfant, il avait grandi sur le boulevard, où son père avait son atelier de serrurerie et sa mère une mercerie. Une fois veuf, son grand-père les avait rejoints. Rentré de l’école, Désiré passait le plus clair de son temps à ses côtés. Retraité des chemins de fer à 55 ans, il consacrait l’essentiel de ses journées à entretenir et cultiver la terre de la Croix Sainte-Geneviève. Il y avait agrandi la partie potagère, planté des fruitiers, installé des ruches. Et bien sûr la vigne. Elle ne s’étalait que sur l’arrière du terrain, avec une vue unique sur le golfe. Bon an mal an, elle approchait les quarante hectolitres, soit environ 6 000 bouteilles d’un vin de pays. Jamais de médaille d’or au concours agricole, pas de service à la table des restaurants, simples ou renommés. C’était un vin confidentiel, d’une qualité très contestable, et c’était très bien comme ça.
Au fil du temps, la ville avait gagné jusqu’à s’approcher au plus près du terrain. Une sorte de colonisation rampante qui avait vu les terrains vagues, les petits bois environnants, les jardins ouvriers se recouvrir peu à peu de pavillons, de petits immeubles. La civilisation avançait à mesure que la nature reculait. De sorte qu’à l’aube des années 2000, le terrain fut entièrement ceint. Certains le voyaient comme un poumon, d’autres comme une verrue. Le moment choisi par son grand-père pour se coucher et ne plus jamais se relever.
Cinq ans plus tard, ses parents s’éteignirent également, à trois mois d’intervalle. Le père, emporté par une embolie, la mère par un bus alors qu’elle traversait devant le magasin. Aussi, et alors qu’il terminait une carrière aussi linéaire qu’ennuyante de professeur d’histoire-géographie, se retrouvait-il à la tête de cet héritage familial. Ce qui n’avait pas échappé aux promoteurs en tous genres. Ils s’étaient succédés, et se succédaient encore, pour trouver les imparables arguments susceptibles de convaincre Désiré de vendre. En vain. Le dernier en date était venu l’avant-veille.
— Monsieur Rinaldi, ne pensez-vous pas qu’il serait plus raisonnable de vendre ? La ville parviendra à ses fins un jour ou l’autre, autant que ce soit vous qui en profitiez, non ?
— Qu’entendez-vous exactement par profiter ?
— Dix millions, ça vous changerait la vie !
— J’en ferais quoi de vos billets au juste ? Vous savez ce que c’est ma richesse ?
— Non mais vous allez me le dire je suppose.
— C’est de venir tous les matins, de regarder pousser mes légumes, de cueillir mes fruits, de distinguer le chant du merle noir du rossignol philomèle. De m’asseoir dans mon vieux transat, de m’imprégner de la vue sur la mer et de prendre le temps. C’est ça dont je suis riche. J’en ferais quoi de vos millions ? Je m’achèterais trois steaks au lieu d’un ?
— Monsieur Rinaldi, vous pourriez vivre ailleurs que sur le boulevard, ou voyager ?
— Mais je voyage monsieur, je voyage tous les jours.
Au-delà des promoteurs, personne ne comprenait vraiment, même les plus proches, ce qui poussait Désiré à conserver cet héritage. Et ne pas quitter la maison du boulevard. Bruyante, vieillissante. Personne sauf Momo. Momo. La vingtaine, les yeux d’un noir profond, les cheveux bouclés, le teint halé, hiver comme été. Le fils du dernier employé de son père. Perdu pour les études, perdu pour le sport, maudite claudication de naissance. Mais d’une curiosité sans réserve. Plus jeune, Désiré l’avait gardé de nombreuses fois pendant que son père, Rachid, usinait dans l’atelier. Et plutôt que de rester sur le boulevard, ils montaient à la Croix-Sainte Geneviève passer la journée. Dans les années 70, le grand-père de Désiré y avait installé un vieil autobus réformé. De provisoire, le stationnement y était devenu perpétuel et le Saviem tenait lieu de maison, garage et poulailler. Momo s’était très vite attaché à la vie là-haut, en comparaison de la vie d’en bas, dans ce logement social dégradé où il vivait avec son père, depuis le décès d’une mère qu’il n’avait pas connue. C’était l’ombre, le vacarme et la fureur. La Croix était une sorte de réserve, dans laquelle il se sentait protégé d’un monde qu’il peinait à comprendre. Les deux avaient tissé un lien quasi filial. Momo trouvait en Désiré un homme à l’écoute, maniant plus facilement la persuasion que le revers de main, un puits de science qui pouvait lui expliquer aussi bien la pollinisation et la lente maturation des fruits que la géopolitique de l’entre-deux guerres. Désiré trouvait en l’enfant quelqu’un qui, malgré l’impatience qu’on pouvait attendre de son âge, savait goûter la quiétude, la beauté des petites moments suspendus, la vie simple, la richesse de ceux qui se contentent. Se contenter. Là était probablement le fossé qui le séparait de la plupart de ses semblables.
— Mon p’tit gars, tu te demandes toi aussi pourquoi je ne vends pas, s’était-il ouvert quelques jours plus tôt à Momo.
Le jeune homme avait répondu par un sourire compréhensif. Qui voulait dire, moi je comprends mais en serais-je moi-même capable.
— Quelques temps avant de mourir, mon grand-père nous a réunis, mon père et moi. Comme c’était un homme très organisé, il nous a parlé de ses dernières volontés. Les funérailles bien sûr, mais aussi l’héritage qu’il nous laissait. Il y avait là le terrain et un vieil immeuble de centre-ville qui couvrit sans difficultés les frais de succession. Il nous parlât de la valeur et de l’âme. Si la valeur nous conduisait à conserver l’immeuble et vendre le terrain, l’âme nous fit faire l’exact inverse. L’âme mais aussi notre promesse faite au mourant de ne pas offrir ce sanctuaire aux pelleteuses. Ça aurait été une défaite en rase campagne doublée d’une piteuse compromission. Et ça voulait dire aussi, Momo, que tout ne s’achète pas. Car vois-tu, il y a un grand principe que j’ai fait mien et qui m’a été transmis par ce grand-père : contente-toi. Il y a tout dans ces deux mots. Le contentement n’est pas la résignation. Mais au regard de ce que je possède et de ce que je suis, je choisis d’en éprouver de la gratitude plutôt que du manque. L’abondance ne me rendrait pas plus heureux et je n’ai pas besoin de comparer ce que j’ai avec ce que je pourrais avoir. Donc, quand le grand-père nous a fait promettre de ne pas céder le terrain aux promoteurs…
— … vous lui avez juré de conserver son petit paradis.
— Tout du moins, aussi longtemps que nous le pourrions. Car parfois le principe de réalité peut nous rattraper. Ce qu’il n’est pas encore parvenu à faire ! Garde en tête, pour ta vie future, qu’il est important de ralentir dans un monde qui va toujours plus vite, d’apprécier les choses simples. Quand je me contente, j’ai souvent l’impression d’être en résistance. Ce n’est pas un manque d’ambition de dire que ce que j’ai me suffit. J’aime cette citation d’Epicure qui dit en substance que « celui qui n’est pas content de peu, ne sera jamais content de rien ».
— Franchement Désiré, tu pourrais quand même vendre 500 ou 1 000 m² pour te construire une petite maison digne de ce nom. Ton Epicure, il ne devait pas aller chercher l’eau au puits. On est en 2025, pas en 1930 !
— Pour Epicure, tu peux retrancher 2 000 ans, mais peu importe. Ces sommes ne valent pas grand-chose à côté de la promesse faite à mon grand-père. Venu d’Italie au milieu des années 1880, son propre père avait acheté ce terrain afin d’être sûr de toujours pouvoir subvenir aux besoins de sa famille. La vigne, les arbres fruitiers, tout a été planté de sa main. J’ai récemment retrouvé de vieilles photos, dans une malle en soute du bus. On y voit de grandes tablées, des scènes de vendanges, des siestes à l’ombre des pins, des parties de foot, des rires, de la joie, des enfants. C’est tout ça qui ne s’achète pas. Aussi longtemps que je vivrais, ce terrain restera en l’état. Il témoignera de la folie du monde qui l’entoure.
— Et aujourd’hui, les gens pensent que c’est toi le fou, ajouta Momo en riant.
— Ils ont raison, c’est moi le fou. Ne changeons rien. En attendant, ils n’auront jamais mon asile !
Durant l’été, Momo et Désiré entreprirent de redonner un coup de jeune au bus Saviem. Peinture extérieure, après rebouchage des assauts de la rouille sur la carrosserie, aménagements intérieurs pour le rendre plus habitable la belle saison. Désiré fit installer des toilettes sèches, une douche solaire, reliée à des panneaux installés sur le toit et à la pompe du puits qui permettait de puiser dans la nappe. Il installa des cloisons en sapin pour délimiter un espace cuisine de deux petites chambres. Une pour lui, l’autre pour Momo. La petite plateforme en arrière du bus, qui donnait côté mer, fut couverte d’une pergola pour se protéger du soleil, le poulailler fut déménagé. Une fois les travaux achevés, ils en firent l’inauguration officielle entourés de quelques amis.
Parmi eux, Gérard Cucciole, un ancien collègue de Désiré, prof d’histoire-géo également, qui avaient débuté ensemble au lycée Mermoz. Ils s’appréciaient beaucoup, avec une conception de la vie assez proche. Un détachement aussi par rapport à l’absurdité de l’administration qui les avait employés toute leur carrière durant. Gérard aimait venir chez Désiré, ce lieu l’apaisait avec le sentiment de venir en cure. Lui qui habitait près de l’aéroport en savourait la quiétude. Mais en ce jour léger, joyeux, il était manifestement contrarié, ce qui n’échappât pas à Désiré.
— Il fait quelle surface déjà ton terrain Désiré ?
— Insuffisamment pour ceux qui n’ont pas assez d’imagination.
— Mais sérieusement ?
— Cinq hectares et cent ares, pour être précis comme un géomètre.
— De quoi faire un petit paquet d’immeubles.
— Qu’ils ne parviendront pas à faire de mon vivant, tu le sais.
— Pas si sûr Désiré…
Lequel aurait pris l’échange à la légère s’il n’avait vu la visage grave de son ami. Les deux s’éloignèrent de quelques pas de l’assemblée, à l’invitation de Gérard, pour pouvoir échanger plus au calme.
— Désiré, il faut que je te dise un truc. Tu sais que mon ex travaille à la mairie ? Enfin, on se comprend, travaille est un bien grand mot. Bref, elle a entendu il y a quelques jours une conversation, dans une réunion préparatoire du prochain conseil municipal. Ça parlait d’urbanisme.
— Tu m’inquiètes Gérard. Ça à voir avec chez moi ?
— De ce qu’elle m’a dit oui. Tu sais que dans toutes les villes, petites, moyennes ou grands, ils font la chasse aux dents creuses, pour densifier plutôt que bâtir sur des zones requalifiées.
— Et la Croix Sainte-Geneviève est une dent creuse à faire rêver les dentistes de l’urbanisme… ?
— Tu as compris, j’ai comme l’impression que l’étau se resserre. Tu comprends ce qu’ils préparent ?
— C’est chez moi, ils ne peuvent rien faire, je suis tranquille.
— Ne le sois pas Désiré. Ils peuvent t’exproprier. Peu importe si tu veux vendre ou non. Bien sûr, je ne t’ai rien dit.
Les mois passèrent, les saisons se succédèrent invariablement dans le parfait enchaînement des choses. Aidé de Momo, Désiré avait entrepris d’aménager un peu plus les lieux, de les rendre plus habitables ce qui l’avait conduit à passer plus de temps en haut qu’en bas. Momo avait fait du Saviem sa résidence principale. Installé au centre du bus, un poêle permettait de chauffer ce qu’il fallait lorsque le thermomètre descendait un peu trop bas. Pour le reste, le confort était sommaire mais les deux s’en accommodaient sans difficulté. Dix-huit mois après l’avertissement de son ancien collègue, Désiré reçut la visite d’un fonctionnaire du service de l’urbanisme.
— Qu’est-ce qu’il te voulait ?, lui demanda Momo inquiet.
— Sous couvert d’une visite de courtoisie, il venait me prendre la température. Suis quand même pas un lapin de six semaines. Officiellement, contrôle du bâti sur la parcelle. Même si le terrain est étonnement en zone agricole, les quelques cabanes sont visibles sur le cadastre. Et le bus a des roues, donc pas considéré comme du bâti. Je lui ai fait visiter les lieux, lui en ai raconté l’histoire. Il a bien fallu que je me fasse une raison : ce type était un connard de première. Du genre qui s’écoute plus qu’il n’écoute les autres. Avec la certitude d’être plus averti que la moyenne.
— Tu vas faire quoi du coup ?
— Lui démontrer qu’il l’est infiniment moins.
— Moins ?
— Averti que la moyenne.
Durant les mois qui suivirent, Désiré multiplia les rendez-vous en ville. Momo voyait les papiers s’accumuler sur la table qui d’ordinaire, dans le bus, servait à prendre les repas. Il vit également un homme, bien habillé, venir à plusieurs reprises, deux femmes arpenter le terrain de long en large. Un jour de juin, la Croix Sainte-Geneviève fut même envahie d’une marée de gamins, accompagnés de leurs parents. Désiré semblait le plus heureux des hommes. Un matin, alors que Momo était monté prendre le petit déjeuner, il l’invita à faire le tour du propriétaire, comme ils le faisaient parfois. Pour s’assurer que rien ne change.
— Mon p’tit.
— Je t’écoute mon grand.
— Je ne suis pas éternel et tu te doutes que j’aimerais autant que notre paradis ne vire pas en enfer bétonné. En faisant un aperçu circulaire de la main, Désiré montrait cet écrin de nature et cette vue imprenable sur la mer. Tu sais que la pression des promoteurs se fait de plus en plus forte mais ce n’est pas ce qui m’inquiète le plus. Ce qui m’inquiète, c’est la mairie. J’ai bien compris qu’elle avait en tête de m’exproprier.
— Exproprier ?
— Dans le cas de projets d’utilité publique, une collectivité a le droit d’acquérir ton terrain même si tu ne le vends pas et au prix qu’elle considérera comme étant celui du marché. En l’espèce, la mairie ne respecte pas son quota obligatoire de logements sociaux. Ce terrain, c’est l’occasion de se mettre définitivement en règle vis-à-vis de la loi.
— L’idée serait de t’acheter le terrain et de construire des immeubles ?
— Et oui mon garçon, rien que ça.
— Tu vas faire quoi ?
— Je m’organise. Tu te doutes que l’argent n’a pas voix au chapitre. Est-ce que je serais plus heureux en m’asseyant sur un tas d’or mais en n’ayant perdu ce qui me rend chaque jour plus heureux que la veille ? Ils peuvent me donner cinquante millions que ça ne changerait rien. Rien.
Et Désiré lui expliqua en détail ce qu’il avait en tête.
Des semaines passèrent, avec son lot de visites des services de la mairie, du commissaire-enquêteur qui devait mener l’enquête publique, des habitants de la cité qui se retrouvaient désormais très souvent dès que le beau temps le permettait pour des déjeuners improvisés, des parties de foot endiablées, des travaux collectifs au potager. Comme s’il y avait urgence à donner un supplément de vie à cet espace en passe de s’éteindre.
Et le jour arriva où Désiré fut invité à venir en mairie pour rencontrer le responsable de l’urbanisme. Lequel lui expliqua l’urgence qu’il y avait à construire les logements sociaux.
— J’en conviens monsieur Pasdeloup.
— A la bonne heure monsieur Rinaldi. Puis-je vous appeler Désiré ? Et le fonctionnaire de lui présenter les plans du futur ensemble, les circulations réinventées, les équipements publics, le soin apporté à la végétalisation du site.
— Beau projet non ? Qu’est-ce que ça vous inspire Désiré ?
— Sincèrement monsieur Pasdeloup ? Le dégoût. Ça m’inspire du dégoût. Je vous parle d’un sanctuaire, de la vie, et vous me répondez du béton, du béton et encore du béton.
— M’enfin monsieur Rinaldi, s’étonnât le fonctionnaire, vous oubliez quand même la coquette somme qui vous est proposée. On vous achète votre terrain agricole a quasi le prix d’un terrain constructible ! Je ne connais personne qui refuserait ce cadeau du ciel, non ?
— Alors ne cherchez plus, vous l’avez devant vous. Quant à votre cadeau du ciel, vous pouvez vous l’enfoncer bien profond dans votre petit fion de trou du cul. Ai-je été assez clair ?
— Mais personne ne m’a jamais parlé sur ce ton, monsieur, personne !
— Il faut bien une première, vous vous en remettrez.
— Dommage que vous le preniez comme ça, monsieur Rinaldi. Mais sachez une chose, vous ne gagnerez pas la guerre une fois déclarée, vous avez tout intérêt à accepter l’offre. La chose publique a une force que vous n’imaginez pas.
— J’emmerde la chose publique. Et je vous invite à aller faire vos choses publiques dans les toilettes du même nom. Désiré se leva doucement, fit une boulette de papier des documents que lui avait préparé son interlocuteur et tourna les talons en prenant soin de faire un bras d’honneur ce qui ajouta à la théâtralité de la sortie.
Quelques semaines passèrent avant qu’une lettre recommandée ne parvienne entre les mains de Désiré. Qui l’invitait à se présenter au prochain conseil municipal et qui avait vocation à présenter le projet aux membres du conseil, aux habitants présents, et d’en fixer le calendrier.
— Tu te rends compte Momo, on ne me demande même pas mon accord. C’est dans la famille depuis des générations, et ça ne pèse rien. Un jour c’est chez moi, et le lendemain ça ne l’est plus. Ça me glace le sang.
— Tu vas faire quoi Désiré ?
— Ben on va y aller. Mais ces messieurs risquent d’être un peu surpris.
Comme tous les mois, le conseil municipal était organisé dans la grande salle des mariages. Désespérément vide. Les habitants ne s’intéressaient guère à l’administration de leur collectivité et encore moins à leur maire qu’ils avaient élu en désespoir de cause pour faire barrage à un candidat d’extrême gauche qui faisait envie à la jeune génération et peur à ses parents. Bertrand Lecerf mesurait chaque mois sa popularité à l’aune de ces bancs désertés. Désiré avait eu l’embarras du choix pour s’asseoir et attendre patiemment que le sujet qui l’intéressait soit abordé. Ce qui fut le cas en fin de conseil. Le projet d’aménagement fut présenté à la maigre assistance et aux membres du conseil qui le découvraient, les représentants de l’opposition. Lesquels étaient pris entre deux feux : s’opposer à un aménagement destiné aux classes les plus pauvres ou s’afficher malgré eux aux côtés d’un maire qu’ils vouaient aux gémonies. Il y eut donc un débat mou, avec une prise de décision molle. Désiré ne pouvait le supporter plus longtemps. Lorsque le maire demanda s’il y avait des questions dans la salle, il prit la parole.
— Merci monsieur le maire. Je m’appelle Désiré Rinaldi.
— Nous vous écoutons monsieur Rinaldi.
— C’est par rapport au terrain. Je vous écoute depuis tout à l’heure parler des immeubles que vous envisagez de construire sur cette parcelle mais à aucun moment vous ne parlez de l’existant.
— Je ne vous suis pas monsieur Rinaldi, où voulez-vous en venir ?
— A la mémoire monsieur le maire. A l’histoire de ce terrain. Au poumon qu’il représente dans une ville sur-urbanisée. A l’ouverture sur la vie. Vous n’y voyez que des mètres carrés. Moi, j’y vois autre chose.
— Allez expliquer ça à la centaine de familles qui attend un logement social monsieur Rinaldi. Notre vision n’est pas la plus romantique des choses mais certainement la plus pragmatique. Nécessité fait loi !
— Vous me demander d’aller expliquer ce projet à ces familles ? Vous allez être étonné : je l’ai fait.
— Et que vous ont-elles répondu ? Nous sommes curieux de le savoir.
— Je vous propose de le leur demander vous-même ? Désiré se leva, marcha vers la lourde porte dont il ouvrit les deux battants. Une file ininterrompue de personnes pénétra en silence dans la grande salle. Il y avait là la diversité de la ville : des personnes âgées, des bébés en poussette, des femmes voilées, d’autres en boubou, des jeunes actifs…
— Vous nous expliquez monsieur Rinaldi ?
— Avec grand plaisir monsieur le maire, avec grand plaisir. Vous avez devant vous les familles que vous évoquiez. Auxquelles l’infâme propriétaire terrien que je suis ne prête pas attention. Mais voyez-vous, ces hommes, ces femmes, je les connais depuis toujours puisque je suis né en bas, sur le boulevard. Je connais leurs parents, ils connaissaient les miens. Contrairement à vous qui habitez loin de leur quotidien. Pour les reconnecter à la nature, les portes de mon immense « propriété » leurs sont ouvertes, 365 jours par an. Pas un jour sans que je n’accueille les uns et les autres, qui viennent pour une partie de foot, un pique-nique ou une chasse aux papillons. Alors comme ils sont chez moi comme chez eux, j’ai décidé de faire en sorte qu’ils y soient vraiment.
— Où ça ?
— Chez eux.
— Je ne vous suis pas monsieur Rinaldi, que voulez-vous dire ?
— Vous avez devant vous les représentants des propriétaires de la montagne Sainte-Geneviève.
— Mais, vous êtes bien propriétaire du terrain ?
— J’étais, monsieur le maire. Je ne le suis plus. Enfin, en partie. Pour être tout à fait précis, je le suis de l’ancien bus. Le reste ne m’appartient pas, c’est désormais à eux qu’il vous faut vous adresser, fit Désiré en se tournant vers les personnes qui étaient restées debout, en fond de salle.
— Vous êtes en train de me dire que vous avez vendu votre terrain ?
— En quelque sorte, à 300 des familles qui vous préoccupent. Et bien voyez-vous, elles sont plus intéressées par y voir pousser de la vigne, des légumes, des arbres, des mauvaises herbes plutôt que des immeubles.
— C’est du bluff, monsieur Rinaldi. La commune aurait préempté.
— Oui j’avais bien ça en tête. La raison pour laquelle mon notaire m’a conseillé de créer une indivision. Je tiens à votre disposition la liste des indivis, de ces familles que vous avez devant vous mais aussi d’associations de tous ordres, dont une dédiée à la préservation du site. Et d’une fondation également. Sans oublier un viticulteur avec lequel un bail long de 25 ans a été signé pour cultiver la vigne que mes grands-parents avaient plantée.
— Monsieur Rinaldi, votre notaire a dû vous dire qu’il n’existe aucun montage juridique qui rende un terrain absolument inattaquable à l’expropriation par une collectivité, pour cause d’utilité publique.
— Je ne l’ignore pas, en effet. Je tiens juste à vous rappeler qu’une commune bretonne a eu la même idée que vous par le passé. De faire le bien de ses habitants malgré eux. Les travaux d’aménagement n’ont toujours pas débuté. 27 ans après l’ouverture de l’enquête publique.
— C’est de l’obstruction !
— De la résistance monsieur le maire. Et le problème, votre problème, c’est que nous sommes désormais beaucoup à vous faire face. Pour vous montrer ma bonne foi, je vous laisse essayer de les convaincre du bien-fondé de votre projet.
Un conseiller écologiste lança un « bravo monsieur Rinaldi, no pasaran » et se mit à applaudir. Il fut suivi de quelques autres conseillers d’opposition et des représentants des familles indivis.







