
Le bouillon de 11 heures
Lorsqu’une jeune femme vient déclarer la disparition de son voisin, l’inspecteur Chotard pressent que la journée sera longue. Puis un corps retrouvé en bord de lac, une femme, une maîtresse et le Dr Crochet qui sait faire parler les morts…
— Inspecteur ? Une femme vous demande à l’accueil.
— Merci Gerbier. J’arrive, il ne faut jamais faire attendre les femmes.
L’inspecteur Chotard quitta son bureau dont le rangement était à l’opposé de l’esprit analytique de son propriétaire. Ses collègues avaient renoncé à le faire revenir dans le droit chemin, sa hiérarchie également. Comme aimait le répéter l’inspecteur, « on ne change pas les rayures du zèbre ».
La femme tapotait nerveusement sur le comptoir derrière lequel se tenait Djamila. Agente d’accueil d’ordinaire et pratiquante de MMA occasionnelle lorsque le ton montait parfois.
— Bonjour madame, je vous écoute.
— Je viens vous signaler une disparition.
— Personne adulte ?
— Oui, mon voisin, Jérôme Dintreux.
— Pourquoi n’est-ce pas sa femme qui vient me signaler sa disparition ? Il est célibataire ?
— Non marié. Ça ne répond pas à votre première question mais c’est la raison pour laquelle je suis ici.
L’inspecteur la reçut un peu à l’écart, en lui offrant un café dans le réfectoire. Cette femme s’appelait Béatrice Corbas et habitait au 5 de la rue Emile Zola. Plutôt jolie, de beaux yeux verts, une fin de trentaine probablement. Elle lui fit le récit de ce qui l’avait amenée au commissariat en ce jour de janvier. 48 heures que son voisin n’avait pas donné signe de vie. Après avoir écouté ses propos, parfois décousus, l’inspecteur l’interrompit.
— Madame Corbas, deux questions avant d’aller plus loin. Qu’est-ce qui vous fait croire que cette disparition est inquiétante et quels sont vos rapports avec la personne que vous présumez disparue ?
La jeune femme parut embarrassée puis se mit soudainement à pleurer.
— Il n’est pas seulement votre voisin, c’est ça ?
Elle approuva de la tête.
Elle entretenait une liaison avec son voisin depuis l’année précédente. Le 31 décembre, pour le passage de la nouvelle année, sa femme avait surpris un échange WhatsApp entre son mari et sa voisine qui ne laissait que peu de place au doute. S’en était suivie une très violente dispute.
— Jérôme m’a confié le lendemain qu’il n’avait jamais vu sa femme dans cet état. Qu’il ne l’avait pas reconnue tant elle était habitée par la haine. Mais l’incident a juste été un accélérateur de décision, nous souhaitions vivre ensemble et il s’apprêtait à l’annoncer à sa femme.
Deux jours plus tôt, il était parti courir, ce qu’il faisait un jour sur deux, tôt le matin. Jérôme avait été athlète de niveau régional et avait conservé le virus de la course à pied. Au point de faire une centaine de kilomètres d’entraînement hebdomadaires. Comme il travaillait à domicile – il était codeur pour une entreprise de cybersécurité -, il venait tous les jours passer un moment chez sa voisine une fois sa femme partie au travail, en passant par l’arrière du jardin. Béatrice Corbas était également à 100% en télétravail, elle était téléopératrice dans les assurances.
— Non seulement il n’est pas venu, mais je n’ai plus aucune nouvelle depuis.
— Merci madame, je vais convoquer sa femme par acquit de conscience. Mais reste qu’un adulte a le droit de disparaître sans laisser de trace, vous le savez ?
— Oui, je sais. Mais j’ai un mauvais pressentiment.
C’est un peu plus tard dans l’après-midi que Gerbier lui apprit qu’un promeneur avait trouvé un corps à moitié immergé et pris dans la glace à l’extrémité sud du grand lac des Perches, zone peu praticable et densément boisée. Il n’avait pas de papier sur lui, mais semblait avoir la trentaine. Il était en tenue de running, avec un bonnet et un water bag dans le dos, ce qui laissait à penser que la victime était un habitué de l’effort longue distance. L’inspecteur appela le Doc pour qu’il fasse un examen rapide du corps, pour faire écho à ses échanges du matin avec la voisine.
— Gerbier, tu m’envoies une photo du visage de la victime ? Je reçois sa femme dans une vingtaine de minutes, autant que j’en profite pour faire l’identification.
A 15h00, l’inspecteur fut appelé par Djamila, la personne qu’elle attendait était arrivée. Il l’observa tout d’abord via la caméra de sécurité. Il arrivait à se faire une idée assez précise des gens rien qu’en les regardant, avec une première impression qui était le plus souvent la bonne. La femme du joggeur avait le visage émacié, les traits creusés, le corps d’une grande maigreur, les cheveux négligés, des vêtements portés par défaut.
— Bonjour madame, inspecteur Chotard. Vous me suivez ?
L’inspecteur l’emmena en salle d’interrogatoire. Il la laissa passer et referma la porte derrière eux. Gerbier avait placé un dossier bleu sur la table.
— Madame, pouvez-vous me dire où est votre mari ?
— Au diable j’espère.
— On nous a signalé qu’il ne donne plus de signe de vie depuis 48h. Vous confirmez ?
— C’est sa pute qui vous a dit ça ? Elle a raison, il a quitté la maison avant-hier, nous nous séparons. J’imagine qu’il est chez elle.
— Il n’est pas chez elle. Avez-vous une idée d’où il peut se trouver ?
— Non. Et je m’en fous à vrai dire.
— Madame, excusez par avance ce que je vais vous montrer mais j’ai besoin d’en avoir le cœur net. Est-ce votre mari ? lui demanda-t-il en ouvrant le dossier.
La femme fixa la photo du visage de l’homme qu’on lui montrait. Elle n’eut pas de réaction mais resta pour autant silencieuse. Puis des larmes apparurent au coin de ses yeux. L’inspecteur lui tendit un mouchoir.
— C’est bien lui ?
Elle hocha la tête avec toujours le regard fixé sur la photo.
— Où l’avez-vous retrouvé ?
— Au grand lac des Perches. En tenue de sport. Vous ne l’aviez pas vu partir mercredi ?
— Non, j’étais du matin depuis le début de la semaine. Je suis pharmacienne, c’est moi qui fais l’ouverture du magasin, c’est à une quarantaine de kilomètres d’ici.
— De ce que je comprends, votre couple battait de l’aile ?
— Nous n’arrivions pas avoir d’enfant, ça a miné notre relation au fil des ans. Lui en faisait une obsession, et moi je me gardais bien de lui dire que de récents examens avaient conclu que j’avais déjà entamé une ménopause précoce. Je l’aimais et je savais que si je lui disais la vérité, il me quitterait.
— Et récemment, il vous a révélé qu’il vous trompait avec votre voisine.
— Une petite vicieuse, un vautour prêt à se repaître de notre malheur.
— Vous me permettrez de m’interroger sur la mort de votre mari, quelques jours seulement après que vous ayez appris son infidélité, d’autant qu’il était grand sportif.
— Je comprends, ça peut paraître étrange. Mais si l’un d’entre nous devait disparaître, ce devait être moi.
— Mais vous êtes là.
— En apparence oui.
— Dernière question madame. Quelqu’un peut témoigner de votre emploi du temps de mercredi matin ?
— Oui, ma préparatrice en pharmacie. Vous pensez que j’ai pu le tuer ?
— Qui vous dit qu’il a été tué ?
— Votre question le sous-entend. Je l’aimais inspecteur, malgré la douleur qu’il m’a causée.
Elle s’était pris la tête entre les mains et pleurait à chaudes larmes, prostrée les coudes posés sur la table.
Une fois madame Dintreux raccompagnée, l’inspecteur fila à l’IML. Le légiste venait de terminer un premier examen du corps. Pas de blessures, d’ecchymoses, ou de trace de lutte. Pas de signes de macération ou d’engelures, souvent visibles sur le corps d’une personne noyée. Et pas d’eau dans les poumons, ni de mousse pulmonaire visible à l’examen.
— Votre gars n’est pas mort noyé c’est une certitude. Ce qui me gêne, c’est que je ne sais pas bien de quoi il est mort… Comme il faisait -5°c, possible que même s’il était très sportif, il ait trop sollicité son cœur en faisant un fractionné ? Va falloir que je fouille un peu.
— Oui je veux bien doc, mon petit doigt me dit que ce n’est pas une mort tout à fait naturelle. Et ne m’en voulez pas, mais je vais vous laisser fouiller tout seul.
— Vous êtes un grand sensible inspecteur, ça vous perdra. Revenez demain après-midi, j’en aurai fini. Et foi de Crochet, aucun corps ne m’a tenu tête, celui-ci parlera comme les autres !
Le lendemain matin, l’inspecteur s’attacha à vérifier l’emploi du temps des uns et des autres. La mort du joggeur faisait déjà la Une du Républicain du Centre. Un journaliste était venu au commissariat pour s’entretenir avec l’inspecteur mais celui-ci avait refusé d’évoquer l’affaire. Tout juste avait-il dit qu’à ce stade la mort naturelle était privilégiée. Volontairement. Pour ne pas à avoir à gérer la pression du proc auquel il avait donné la même version. Le journaliste ne s’en était pas contenté.
— Vous devriez regarder son profil Strava, lui avait-il lancé en tournant les talons.
— C’est quoi Strava, avait fait l’inspecteur en s’adressant à Djamila et à Gerbier qui l’entouraient.
— Une appli où les sportifs enregistrent leurs performances, inspecteur, lui avait répondu la jeune femme. Attendez, je regarde, fit-elle en se connectant et en retrouvant le profil de Jérôme Dintreux. Ah oui, quand même, un client. Il tourne à plus de 4 000 bornes à l’année.
— Vous pouvez regarder sa dernière course ?
— C’était mercredi.
— Le jour de sa mort ?
— Oui, et fin de course laborieuse. Regardez ses derniers kilomètres, ses performances s’écroulent. Et il enregistre même son activité à hauteur du lac, comme s’il renonçait à aller plus loin.
— Mais bordel, il s’est passé quoi à ce putain de lac… Alors qu’il s’apprêtait à croquer dans son sandwich au poulet, le légiste l’appela.
— Inspecteur, vous devriez venir. Le corps s’est mis à table.
Arrivé à l’IML, l’inspecteur fut accueilli par un légiste triomphant, qui ne cachait pas sa satisfaction.
— Alors verdict doc ?
— La bonne nouvelle, c’est que je connais les causes de la mort. La mauvaise, je ne sais qui ou quoi l’a causée.
— Développez doc.
— Votre homme a vomi avant de mourir. Et ce n’est pas tout. Il a des lésions au foie et aux reins et a fait une hémorragie digestive massive.
— Un empoisonnement ?
— Ça y ressemble, mais avec quoi, mystère et boule de gomme.
— Et pourquoi était-il dans l’eau ?
— Mon hypothèse : il a dû vouloir boire.
— Boire l’eau du lac ? Mais pourquoi, ça n’a pas de sens, d’autant qu’il avait son…
Les deux hommes s’arrêtèrent net de parler. Le doc partit chercher la caisse où avait été placés les effets de l’homme et en ramena la poche à eau.
— Probable qu’on lui ait donné le bouillon de 11 heures à votre joggeur. Je vous rappelle plus tard Chotard.
L’inspecteur avait décidé de passer la zone de découverte du corps au peigne fin, afin de ne pas passer à côté d’un indice. C’avait aussi et surtout le mérite de donner un os à ronger au proc qui tournait comme un lion en cage. Le journaliste avait évoqué dans son article la possibilité que le joggeur ne soit pas décédé d’un arrêt cardiaque, ce qui avait provoqué une petite psychose, la piste cyclable qui longeait le lac étant très fréquentée. La vingtaine de gardiens de la paix avait méthodiquement quadrillé les rives du lac, sans rien trouver de réellement concluant.
De retour au commissariat, Djamila lui dit de rappeler le doc qui avait une bonne nouvelle à lui annoncer.
— Doc, vous avez trouvé ?
— Je crois bien inspecteur. J’ai trouvé dans la poche à eau de l’alpha thuyone, une substance hautement toxique. Et en assez forte concentration.
Le doc lui expliqua que cette substance était mortelle à moins d’un gramme par kilo de poids de corporel. Ingérée, elle provoquait des effets irritants sur la bouche et l’œsophage, des maux de tête, des vertiges, des nausées, vomissements et diarrhée, des lésions du foie et des reins, des hémorragies digestives, des convulsions nerveuses de type épilepsie ou tétanie, une perte de connaissance, voire un décès.
— Ça ne vous rappelle rien ce tableau symptomatique ?
— Troublant doc, troublant.
— Laissez-moi vous dire la suite inspecteur, ça va vous intéresser. Dans quoi trouve-t-on cette substance me direz-vous ?
— Vous m’ôtez les mots de la bouche, doc.
— Dans l’huile essentielle de thuya, extraite des feuilles et des rameaux. C’est une antibactérienne, antifongique mais qui a aussi des vertus antiinflammatoires. Mais le plus drôle dans l’histoire, c’est que, comme cette huile c’est de la dynamite en bâton, elle n’est pas en vente libre. Et je vous le donne Emile qui selon vous peut se la procurer ?
— Mais bien sûr… Un pharmacien…
— Bingo inspecteur. L’étau se resserre.
— Y’a qu’un truc qui cloche, doc. Le goût.
— C’est vrai, vue la concentration, il aurait dû tout recracher.
L’inspecteur envoya une patrouille fouiller le domicile des Dintreux. Qui s’avéra être la caverne d’Alibaba des huiles essentielles. Gerbier ramena tous les flacons qu’il trouva, les ordinateurs et téléphones que la cyber fit parler. Sans résultats. Aucune recherche récente suspecte ou échanges à charge. Gerbier avait interrogé madame Dintreux sur la présence d’huile essentielle de thuya dans la poche à eau de son mari. Laquelle avait répondu qu’il avait une peur irrationnelle des microbes et qu’il avait l’habitude de traiter régulièrement sa poche à l’huile de citron ou de tea tree pour leurs vertus bactéricides.
— Elle a réponse à tout… Vous n’avez pas trouvé de flacon d’huile essentielle de thuya dans la collection, ni dans la poubelle ?
— Non inspecteur, chou blanc, elle s’en sera débarrassé.
Chotard appela Béatrice Corbas. Elle lui confirma que ses voisins se soignaient depuis de longues années aux huiles essentielles.
— Au point de désinfecter sa poche à eau ?
— Oui, c’est tout à fait possible inspecteur. Mais pour la nettoyer, pas pour mettre dans son eau. Ça n’a pas de sens, les huiles essentielles sont hydrophobes.
— Elles ne se mélangent pas ?
— Uniquement avec des corps gras, comme les huiles végétales. Jérôme m’avait convertie aux huiles.
— Et quand vous mettez des huiles essentielles dans l’eau, comment se comportent-elles ?
— Elles restent en surface.
— Madame Corbas, si je vous suis bien, on peut imaginer que s’il avait mis des huiles dans son eau, il les aurait donc absorbées dès ses premières gorgées.
— Oui, c’est cohérent.
— Ce qui l’est moins, c’est que le goût aurait dû immédiatement l’alerter, non ?
— Vous avez raison, mais il y a une chose que vous ne savez pas. Jérôme a eu le Covid en 2020. Il a perdu le goût et l’odorat…







